Hier est arrivé ici l'envoyé de la Prusse, le petit prince de Reuss, avec des propositions qu'on qualifie d'extravagantes. De l'autre côté, en Italie, on répond à nos propositions en demandant Rome, et en faisant passer le Pô à Cialdini. Il aurait été possible, je crois, d'agir plus poliment. Il y a ici un Piémontais, grand ami du roi, qui me dit que Victor-Emmanuel n'a que le choix entre deux partis, à se laisser entraîner par la révolution, ou bien abdiquer. Tout cela ne promet pas un été ni un automne très tranquilles, et je crains que nous ne soyons obligés bientôt de nous mêler d'un duel dont nous avons accepté d'être les témoins. On dit que le prince Napoléon est envoyé en Italie. Des trente-cinq millions de Français, il est le seul à qui j'eusse donné l'exclusion. Lorsqu'on fait de pareils choix, on s'expose à bien des embarras.

Ma conclusion est celle-ci : c'est qu'il est absolument impossible, quant à présent, de prendre un parti. Aller en ce moment en Italie, c'est s'exposer à périr de chaleur et se jeter dans tous les ennuis d'un temps de guerre et de révolution. Cette dernière objection, au reste, est peut-être plus à mon usage qu'au vôtre et ne doit influer en rien sur vos projets et sur vos décisions. Je suppose que, dans quatre ou cinq jours, on verra l'avenir un peu moins embarrassé qu'en ce moment. Comme nous ne pouvons agir ni l'un ni l'autre, le mieux est d'attendre.

Adieu, mon cher Panizzi ; je regrette de ne pas être présent au moment solennel où vous remettrez les clefs du British Museum et prendrez congé du gorille.

XCII

Paris, 15 juillet 1866.

Mon cher Panizzi,

Hier, contre l'attente générale, mais M. de Boissy aidant, par un discours qui a ennuyé et choqué tout le monde, la discussion du sénatus-consulte a eu lieu, et tout a été bâclé en une heure de temps, au lieu de durer trois ou quatre jours comme on l'avait prévu. Il s'ensuit que je suis libre, et que je pourrais partir pour Bloomsbury square jeudi ou tout autre jour à votre choix. Répondez-moi, au reçu de cette lettre, le jour qui vous conviendrait après mercredi. Dans le cas où vous auriez quelque partie de campagne, dîner ou toute autre affaire, le jour ne me fait rien. Dites-moi par quel train je dois partir ; car vous êtes plus fort en ces matières que Bradshaw lui-même.

Ici, personne ne s'étonne que l'Italie soit retenue par son traité avec la Prusse ; mais ce qu'on n'aime pas, c'est que, à Milan, on jette des pierres dans les fenêtres du consul de France ; qu'à Livourne, on ait insulté des sœurs de la Charité françaises, et qu'en Sicile on ait maltraité l'équipage d'un bâtiment marchand français. Je ne parle pas des portraits d'Orsini exposés à Milan et ailleurs. Je n'ai garde de croire que ces aménités soient du fait du gouvernement italien ou de la nation. Elles sont l'œuvre du parti mazzinien ; mais le gouvernement le ménage un peu trop, et finira par s'en trouver mal. Quant à croire que l'empereur veuille garder la Vénétie pour lui, ou même la vendre, credat Judæus Apella.

Les négociations continuent et la guerre aussi, mais les premières plus activement que l'autre. Cependant il n'est pas improbable qu'il y ait encore une bataille pour disputer Vienne aux Prussiens. La grande question est de savoir ce que veulent faire les Hongrois. S'ils ne se soucient pas de se faire casser les os pour la maison de Habsbourg, tout sera fini dans quinze jours par l'aplatissement de l'Autriche ; sinon, cela peut durer encore longtemps. Aujourd'hui, on disait que la Prusse mettait un peu plus de modération dans ses prétentions. J'en doute fort. M. de Bismark voudrait tout terminer sans congrès, et il a raison. Je ne sache pas que, dans cette affaire, nous demandions rien pour nous, si ce n'est peut-être une rectification insignifiante de frontières du côté de Landau et de la vallée de la Sarre, encore la chose est-elle très incertaine. On a très sagement renoncé à envoyer le prince Napoléon en Italie ; mais c'est déjà une grande faute d'avoir songé à lui.

J'ai eu des détails curieux sur la bataille de Sadowa par un témoin oculaire. Un régiment prussien de trois mille hommes n'avait, le soir, que quatre cents hommes debout. Un bataillon saxon de onze cents hommes, dont était le fils de madame de Seebach, n'en avait plus que soixante-six ; ce fils a été tué. Le frère de la princesse de Metternich a été sauvé par miracle. Il paraît que le prince Charles de Prusse a révélé les talents d'un grand général. Rara avis in terris. Quant à M. de Bismark, il est mon héros. Il me paraît, quoique Allemand, avoir compris les Allemands et les avoir jugés pour aussi niais qu'ils le sont. La grande affaire, à présent, est de deviner si de tout cela résultera une révolution ou bien un ordre de choses nouveau, et quel ordre!