Nous vivons à l'Opéra. Où trouver ailleurs de ces prodigieux changements à vue? La réponse de la Prusse est venue, à ce qu'il paraît, très polie et très affectueuse même. L'armistice est sinon conclu, du moins reconnu de fait. Je ne pense pas que nous ayons des prétentions trop grandes. Tout au plus il ne peut être question pour nous que de rectifications territoriales de très peu d'importance. On parlait de Landau et de la vallée de la Sarre. Il me semble qu'il ne s'agit que de considérations militaires pour la sûreté respective des frontières de France et d'Allemagne. Cependant Dieu sait ce que les Prussiens peuvent demander, et ce qui peut résulter de leur enivrement. Ce qui me paraît évident, c'est qu'il n'y aura pas de coups de canon cette année.

Je conçois que vous désiriez voir Venise purifiée. Pourquoi n'iriez-vous pas à présent? Venez ici, faites vos compliments à Sa Majesté, et peut-être irai-je avec vous à Venise. Cela vaut bien mieux que de m'attendre à Londres. Nous en avons encore pour une semaine au Sénat. Je ne pourrais donc être chez vous avant le 14 ou le 15, et je vous trouverais avec le feu au derrière pour partir.

Nous avons un temps abominable : chaleur humide, pluie et froid se succèdent dix fois dans un jour, ce qui me rend très malade. Le choléra est toujours très fort à Amiens, mais il n'en sort pas. Un bourg à trois quarts de lieue n'a pas eu un seul cas.

Je suis heureux que vous ayez approuvé ma lettre à l'impératrice. Elle n'y a pas répondu ; mais vous aurez vu que le sénatus-consulte ne contient aucune des dispositions que je craignais. Tel qu'il est à présent, il est sans importance ; cependant c'est un mauvais symptôme qu'on l'ait proposé, et je crains un peu qu'on ne me sache mauvais gré d'avoir le premier dit mon avis sur la mesure qu'on méditait et qu'on a abandonnée. C'est pour moi une raison de voter le sénatus-consulte d'hier, quelque nul qu'il soit, ou plutôt parce qu'il est nul ; autrement, j'aurais l'air de bouder.

Vous ne vous figurez pas la colère et le désespoir, des parlementaires. Il est désagréable que l'Europe montre pour l'empereur une considération qu'elle n'a jamais accordée à Louis-Philippe ; mais, si on a un peu d'amour pour son pays, on doit être heureux de le savoir délivré de la guerre, et même des occasions de guerre. Ces sortes de sentiments honnêtes ne sont point à l'usage de nos grands hommes, et M. Thiers ne pardonnera pas à l'Europe de ne pas l'avoir choisi pour médiateur.

Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous. Que devient le Museum?

XCI

Paris, 11 juillet 1866.

Mon cher Panizzi,

Je ne pourrais partir qu'après le sénatus-consulte, selon toute apparence, après la fin de la semaine prochaine. Notre sénatus-consulte sera voté probablement en même temps que vous fermerez boutique. Mais à ce voyage d'Italie je vois plus d'une difficulté grave. La guerre n'est pas finie et rien n'indique qu'elle finisse de sitôt. Sans doute, il est très beau d'être pris pour médiateur ; mais, quand on a affaire à des gens passionnés ou furieux, on ne fait guère de besogne, et il est plutôt à craindre qu'on ne soit entraîné dans la querelle, au lieu de l'apaiser.