Je n'admets pas un instant que vous ne m'attendiez pas. Il serait absurde d'aller à la mer avant que le temps se fût mis au beau et surtout au chaud. Engagez vos amis à la patience; j'en ai beaucoup aussi, et, entre autres, celle de redire cent fois la même chose à une personne qui ne veut guère entendre. Adieu. . . . . . . . .
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[CCXXII]
Paris, dimanche soir, 2 juillet 1860.
J'ai reçu votre lettre ce matin. La mer agitée que vous dites diminue un peu mes regrets de rester à Paris. Cependant, il est impossible que ce temps de chien dure toujours, malgré les taches du soleil que m'apprend mon journal.
Notre session se prolonge indéfiniment, ce dont j'enrage. Je cherche des moyens d'échapper, mais cela est fort difficile, vu ma grandeur qui m'attache au rivage. Cela ne veut pas dire que je ne sois toujours prêt à faire cinquante lieues pour aller dîner avec vous si l'on m'en priait et si l'on voulait bien m'attendre; c'est une insinuation fort humble que je prends la liberté de vous adresser. En partant si tôt, vous perdrez un bien beau spectacle, celui de me voir passer in fiocchi et en gants noirs dans la rue de Rivoli au milieu des populations admiratrices[1]. Je ne sais combien de vacances cette pompe fera dans nos rangs, mais je crains fort qu'elle ne tourne qu'au profit des croque-morts. Il est venu avant-hier trente mille personnes jeter de l'eau bénite, et davantage aujourd'hui. Cela montre bien la badauderie de cette magnanime nation! Elle est toujours plus bête qu'on ne le croit, et c'est beaucoup dire.
Les orléanistes prétendent que M. Brénier a été assommé par un mari peu débonnaire; ce qui me paraît peu probable, vu l'énorme ventre qu'il a. Le plus croyable, c'est que les lazzaroni ont cru venger ainsi leur roi violenté. Les libéraux ont assassiné, en représailles, les commissaires de police, ce qui a fait beaucoup de bien à M. Brénier. Les Italiens du Nord n'ont point la vivacité de sentiments des Napolitains. Ils ont du sens commun et de la logique, comme disait Stendhal, tandis que les Napolitains sont des enfants de douze ans mal élevés. Nous en verrons de belles probablement cet automne, et ce serait bien le cas d'y aller faire un tour, au lieu d'aller en Afrique. Je vous attends au moment où votre salon sera plein des curiosités du pays, où vous aurez une robe de chambre à ramages et des babouches. Vous regretterez bien les boues de Paris. Au reste, je ne veux pas vous parler encore de votre expédition. Il peut arriver bien des choses qui feront changer vos projets. Vous connaissez les miens. Je resterai au British Museum jusqu'à la fin de juillet; puis j'irai passer quelques jours à Bath, puis en Écosse, où j'attendrai le mois de septembre et une invitation de votre part.
Adieu.
[1] À l'occasion de l'enterrement du prince Jérôme.