[CCXXVIII]
Paris, jeudi, 12 juillet 1860.
Voilà, je crois, le beau temps tout à fait revenu. Je partirai, selon toute apparence, au commencement de la semaine prochaine. Si l'idée vous venait d'aller voir lady *** sur le bord de la mer, dans les premiers jours d'août, j'espère que vous voudriez bien m'en faire part. Je me figure que la campagne anglaise doit être belle en ce moment, et qu'il serait agréable de passer quelques jours chez votre amie à flâner et à regarder la mer, à manger des crevettes et à prendre le thé les fenêtres ouvertes. Je suis toujours un peu malade. Hier surtout, j'étais très-mal à mon aise. J'ai cependant mon nouvel ami pour me tenir compagnie. C'est un hibou que j'élève, et qui a des sentiments. Je le lâche après dîner et il vole par ma chambre, et, faute de petits oiseaux, prend des mouches très-adroitement. Il a une physionomie très-drôle et ressemble aux gens remplis de prétentions, par son air et son expression ultra-graves.—Nous avons eu un enterrement terrible. Nous avons été sept quarts d'heure à défiler entre le Palais-Royal et les Invalides, puis la messe, puis une oraison funèbre de l'abbé Cœur, qui a loué les principes de 89, tout en disant que nos soldats étaient prêts à mourir pour défendre le pape. Il a dit encore que le premier Napoléon n'aimait pas la guerre et qu'on l'a toujours contraint à se défendre. Le plus beau delà cérémonie a été un De profundis chanté dans le puits que vous savez et que nous entendions au travers d'un crêpe noir, qui nous séparait du tombeau. Il me semble que, si j'étais musicien, je profiterais de l'effet admirable de ce crêpe sur le son, pour un opéra à grand' spectacle.—Il n'y a plus guère de monde à Paris. Le soir, on va aux Champs-Élysées entendre la musique de Musard, les belles dames et les lorettes assez pêle-mêle, et très-difficiles à distinguer. On va encore au Cirque, voir les chiens savants qui font monter une boule sur un plan incliné, en sautant dessus. Ce siècle perd toute espèce de goût pour les amusements intellectuels. Avez-vous lu le livre que je vous ai prêté et vous a-t-il amusé? l'Histoire de madame de la Guette me plaît plus que la Juive de Hollande, où il y a des choses qui ont dû vous scandaliser. On me demande le titre d'un roman anglais pour un malade qui ne peut lire que cela. Peut-être pourrez vous m'en dire un. Je viens de fabriquer un grand rapport sur la bibliothèque de Paris. C'est, je crois, ce qui m'a rendu si malade. Je perds mon temps à me mêler de ce qui ne me regarde pas et on me met sur le dos toutes les affaires des autres. J'ai quelquefois envie de faire un roman avant de mourir; mais tantôt le courage me manque, tantôt, quand je suis en bonne disposition, on me donne des bêtises administratives à arranger. Je vous écrirai avant mon départ. Adieu. . . . . . . .
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[CCXXIV]
Londres, British Museum, 20 juillet 1860.
C'est assurément fort aimable à vous de ne pas m'avoir donné signe de vie, ni un mot d'adieu avant mon départ. Je ne vous pardonnerai que la première fois que nous nous verrons. J'ai été retardé par toute sorte d'embarras, et je n'ai pu partir qu'hier matin, par un temps de chien. Pourtant, je me suis conduit assez héroïquement pendant la traversée, et j'ai été presque le seul qui n'ait pas rendu l'âme aux flots agités. J'ai trouvé ici le temps de l'éclipse à Paris. Il me faut toujours quelque temps à Londres pour m'habituer à la singulière lumière qu'il y fait. Il semble qu'elle passe au travers d'une gaze brune. Cette lumière et les fenêtres sans rideaux me tracasseront encore quelques jours. En revanche, je me suis régalé de toute sorte de bonnes choses, et j'ai dîné et déjeuné comme un ogre, ce qui ne m'était pas arrivé depuis assez longtemps. Mon seul regret est de n'avoir pas ici ma chouette, qui joue sur mon tapis le soir, comme le chat que vous connaissiez autrefois. Je vous assure que c'est une très-jolie bête, et qui a de l'esprit plus quelle n'est grosse, car elle ne l'est pas plus que mon poing. Il m'importe très-particulièrement de savoir d'une manière très-exacte, avant la fin de ce mois de juillet, à quelle époque vous vous proposez de venir à Paris, le temps que vous y passerez et quand vous prétendez aller à Alger. C'est en conséquence de vos plans que je ferai les miens. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous êtes le grand motif déterminant pour moi, de quitter les Highlands plus tôt, ou même de n'y pas aller du tout. Ne songez pas et surtout ne faites pas semblant de croire que ce serait un sacrifice. Je reviendrais demain si vous me disiez que vous êtes à Paris. Sachez pour votre gouverne que je suis ici jusqu'au 30.
Adieu; je suis vraiment de bien mauvaise humeur contre vous.