[CCXXIX]

17 septembre 1860.

Je ne perds pas un moment pour vous dire que je viens de recevoir votre lettre du 13 de ce mois. Je vois que vous vous plaignez de n'avoir pas reçu de lettres et je n'y comprends rien. Il y a dans tout cela un mystère que je ne m'explique pas. Je vous félicite de votre heureuse traversée. La mienne n'a pas été aussi bonne pour avoir été moins longue, je suppose, mais cela ne s'applique qu'aux lettres de Marseille; je suppose que tout le monde a perdu la tête lors du passage de l'empereur, et que tous les services ont été suspendus. Un négociant de Marseille, à qui j'avais écrit pour un envoi très-pressé, m'a répondu hier qu'il n'avait pas eu le temps, à cause des fêtes. Il paraît que personne n'était plus à son affaire. Nous avons, depuis quelques jours, un très-beau temps. Probablement j'en aurais profité pour aller dire adieu à la campagne, mais j'ai eu chez moi mon ami Panizzi. Je l'ai emballé hier pour Turin, où il ne restera que quelques jours. Il doit revenir à la fin de la semaine. Je suis mieux portant depuis mon voyage en Écosse. Seulement, je dors fort mal. Je vous envie le spectacle que vous allez avoir: la partie arabe, qui doit avoir un certain caractère d'étrangeté; vous m'en ferez une description détaillée, j'espère. Adieu, chère amie. Veuillez m'écrire aussitôt que vous aurez reçu ma lettre. Dites-moi ce que vous pensez de ces lettres perdues ou retardées, et donnez-moi vos ordres pour le petit paquet que j'ai à vous envoyer. Je me suis abstenu de chercher moi-même un moyen, persuadé que vous en trouverez un. Adieu; prenez bien soin de vous. . . . . . .


[CCXXX]

Paris, 7 octobre 1860.

Chère amie, vos lettres m'arrivent enfin et me rassurent sur le sort des miennes. Vous avez raison d'accuser les Marseillais d'avoir perdu la tête à l'occasion du passage de l'empereur. Ils avaient même perdu deux petits barils de vin d'Espagne qu'on m'envoyait et qui sont restés à l'entrepôt, je ne sais combien de temps. Le négociant marseillais qui devait les recevoir m'écrit très-naïvement qu'il était trop occupé des fêtes pour penser à mon vin, et qu'il n'a pu le réclamer qu'après s'être un peu reposé.—Je comprends fort bien l'éblouissement et l'intérêt que doit avoir pour vous la première vue de la vie orientale. Vous dites très-bien que vous trouvez à chaque pas des choses bouffonnes et d'autres admirables. Il y a en effet toujours quelque chose de bouffon dans les Orientaux, comme dans certaines bêtes étranges et pompeuses que nous voyions autrefois au Jardin des Plantes. Decamps a fort bien saisi cette apparence bouffonne, mais il n'a pas rendu le côté très-grand et très-beau. Je vous remercie beaucoup de vos descriptions; seulement, je les trouve un peu incomplètes. Vous avez eu le rare privilège de voir des femmes musulmanes et vous ne me dites pas ce que je voudrais savoir. Font-elles en Algérie, comme en Turquie, une grande exhibition de leurs appas? Je me souviens avoir vu la gorge de la mère du sultan actuel, comme je vous ai vu le visage. Je voudrais encore savoir quel était le caractère des danses que vous avez vu danser, et s'il était modeste, et, s'il ne l'était pas, dites-moi pourquoi. Si vous m'indiquez une occasion pour le paquet que je vous destine, je vous l'expédierai tout de suite; si vous n'en avez pas, en passant à Marseille, je le remettrai au premier paquebot en partance. Je voudrais bien que vous me trouvassiez quelque objet à ma convenance. Vous savez ce qui ferait mon affaire, je m'en rapporte à votre divination. Je suis allé passer quelques jours en Saintonge et ne suis revenu qu'hier. Le temps a été constamment détestable, et j'ai rapporté une extinction de voix et un rhume affreux. J'ai trouvé là des gens profondément déconfits, pleurant toutes les larmes de leurs yeux sur les malheurs du saint-père et du général Lamoricière. Le général Changarnier fait, à ce qu'on dit, un récit de la campagne de son collègue, où, après lui avoir donné les plus grands éloges, il montre qu'il n'a fait que des bêtises énormes. À mon avis, le seul des héros martyrs dont on ne peut rire, c'est Pimodan, qui est mort comme un brave soldat. Ceux qui crient aux martyrs parce qu'ils ont été pris sont des farceurs sur lesquels je ne m'apitoie guère. Le temps présent est, d'ailleurs, parfaitement comique, et il fait bon lire son journal pour apprendre chaque matin quelque catastrophe, lire les notes de Cavour ou les encycliques. J'ai vu qu'on avait fusillé Walker en Amérique, ce qui m'a surpris, car son cas est celui de Garibaldi, que nous admirons tous. Avez-vous trouvé mon portrait ressemblant? En voici un meilleur ou du moins d'une expression un peu moins sinistre. Je voudrais vous donner des nouvelles de Paris, mais il n'y a encore personne. Je vous envie d'être au soleil! Si vous avez quelque commission à me donner, je suis encore à Paris pour un mois et plus. Vous ne me dites rien de la cuisine du pays. Y a-t-il quelque chose de bon? Si oui, emportez la recette. Adieu, chère amie.


[CCXXXI]

Paris, 16 octobre 1860.