Chère amie, j'ai reçu votre n° 5, pas par un convoi de grande vitesse. Je suppose qu'il a eu un de ces coups de vent dont le journal nous parle tous les matins. Il paraît que la Méditerranée fait des siennes cette année. Je vous envie le soleil et la chaleur dont vous jouissez. Ici, c'est toujours pluie ou brouillard, quelquefois humidité chaude, plus souvent humidité froide, toujours aussi désagréable que possible. Paris est toujours complètement vide. Je passe mes soirées à lire et quelquefois à dormir. Avant-hier, j'ai voulu entendre de la musique et je suis allé aux Italiens. On jouait le Barbier. Cette musique, qui est la plus gaie qu'on ait jamais écrite, était exécutée par des gens qui avaient tous l'air de revenir d'un enterrement. Mademoiselle Alboni, qui jouait Rosine, chantait admirablement, avec l'expression d'une serinette. Gardoni chantait comme un homme comme il faut, qui craint d'avoir l'air d'un acteur. Il me semble que, si j'avais été Rossini, je les aurais tous battus. Il n'y avait que le Basile, dont je ne me rappelle plus le nom, qui ait chanté comme s'il comprenait les paroles.—Vous m'avez promis une description exacte et circonstanciée de quantités de choses intéressantes que je ne puis voir. Grâce aux privilèges de votre sexe, vous pouvez entrer dans les harems et causer avec les femmes. Je voudrais savoir comment elles sont habillées, ce qu'elles font, ce qu'elles disent, ce qu'elles pensent de vous. Vous m'avez aussi parlé de danses. Je suppose que c'est plus intéressant que ce qu'on voit aux bals de Paris; mais il me faudrait une description un peu détaillée. Avez-vous compris le sens de ce que vous voyez? Vous savez que tout ce qui se rapporte à l'histoire de l'humanité est plein d'intérêt pour moi. Pourquoi n'écririez-vous pas sur un papier ce que vous voyez et ce que vous entendez?

Je ne sais s'il y aura du Compiègne cette année. On me dit que l'impératrice, que je n'ai pas vue, est toujours horriblement désolée. Elle m'a envoyé une belle photographie de la duchesse d'Albe, faite plus de vingt-quatre heures après sa mort. Elle a l'air de dormir tranquillement. Sa mort a été très-douce. Elle a ri du patois valencien de sa femme de chambre cinq minutes avant d'expirer. Je n'ai pas de nouvelles directes de madame de Montijo depuis son départ. Je crains bien que la pauvre femme ne résiste pas à ce coup-là.—Je suis dans de grandes intrigues académiques. Il ne s'agit pas de l'Académie française, mais de celle des beaux-arts. J'ai un ami qui est candidat préféré, mais Sa Majesté lui a fait dire de se retirer devant M. Haussmann, le préfet. C'est une place d'académicien libre. L'Académie se fâche et veut nommer mon ami malgré lui. Je l'y encourage de toutes mes forces, et je voudrais pouvoir dire à l'empereur le tort qu'il se fait en se mêlant de ce qui ne le regarde pas. J'espère que j'en viendrai à bout et que le grand colosse sera black-boulé de la bonne façon.—Les affaires d'Italie sont bien amusantes, et ce qu'on en dit parmi le peu d'honnêtes gens qui sont ici est encore plus drôle. On commence à voir arriver quelques-uns des martyrs de Castelfidardo. En général, ils ne parlent pas trop bien de Lamoricière, qui n'aurait pas été aussi héroïque qu'ils l'avaient annoncé. J'ai vu ces jours passés la tante d'un jeune martyr de dix-huit ans qui s'était laissé prendre. Elle m'a dit que les Piémontais avaient été abominables pour son neveu. Je m'attendais à quelque chose de terrible. «Figurez-vous, monsieur, que, cinq minutes après avoir été fait prisonnier, le pauvre garçon n'avait déjà plus sa montre. Une montre de chasse en or, que je lui avais donnée!»

Adieu, chère amie; écrivez-moi souvent. Dites-moi ce que vous faites. Beaucoup de détails.


[CCXXXII]

Paris, 24 octobre 1860.

Chère amie, j'ai reçu votre lettre dur 15. J'ai tardé à vous répondre parce que j'ai fait une excursion à la campagne, chez mon cousin, où je me promenais le jour et jouais au trictrac le soir. Enfin, j'ai été très-paresseux. Je vous remercie des descriptions que vous me donnez, qui auraient cependant besoin d'un commentaire perpétuel et d'illustrations, particulièrement en ce qui concerne les danses des natives; d'après ce que vous me dites, cela doit ressembler un peu aux danses des gitanas de Grenade. Il est probable que les intentions sont les mêmes et que les Moresques représentent les mêmes choses. Je ne doute pas qu'un Arabe du Sahara qui verrait valser à Paris ne conclût, et avec beaucoup de vraisemblance, que les Françaises jouent aussi la pantomime. Quand on va au fond des choses, on arrive toujours aux mêmes idées premières. Vous l'avez vu lorsque vous étudiiez la mythologie avec moi. Je n'admets pas du tout la timidité de vos explications. Vous avez assez d'euphémismes à votre disposition pour me tout dire, et ce que vous en faites n'est que pour qu'on vous prie.—Allons, exécutez-vous dans votre prochaine lettre. Je vous dirai que je deviens tous les jours plus souffrant. Je commence à en prendre mon parti, mais c'est ennuyeux de se sentir vieillir et mourir petit à petit.—Vous me demandez des explications sur le brouillamini actuel. Vous n'êtes pas dégoûtée! Malheureusement, personne n'y comprend rien. Lisez le Constitutionnel d'aujourd'hui. Il y a un article intéressant et inspiré de la Guéronnière. Il dit en substance: «Je ne puis pas approuver qu'on attaque les gens qui ne vous font rien; mais, d'un autre côté, je ne m'intéresse nullement à ceux qu'on dépouille, et je ne veux pas qu'on les aide autrement que par des conseils.» Hier, je suis allé à Saint-Cloud, où j'ai déjeuné en tête-à-tête presque avec l'empereur, l'impératrice, et «Monsieur fils», comme on dit à Lyon; tous en très-bonne santé et bonne humeur. J'ai longtemps causé avec l'empereur, surtout d'histoire ancienne et de César. Il m'étonne par la facilité avec laquelle il comprend les choses d'érudition, dont il n'a pris le goût qu'assez récemment. L'impératrice m'a raconté des anecdotes assez curieuses de son voyage en Corse; l'évêque lui a parlé d'un bandit nommé Bosio, dont l'histoire a l'air d'avoir été copiée sur Colomba. C'est un fort honnête garçon, que les conseils d'une femme ont poussé à commettre deux ou trois petits meurtres. On court après lui depuis quelques mois, mais inutilement; on a mis en prison des femmes et des enfants soupçonnés de lui porter à manger, mais impossible de mettre la main dessus. Personne ne sait où il est. Sa Majesté, qui a lu le roman que vous savez, s'est intéressée à cet homme et a dit qu'elle serait bien aise qu'on lui donnât les moyens de sortir de l'île et d'aller en Afrique où ailleurs, où il pourrait devenir un bon soldat et un honnête homme. «Ah! madame, dit l'évêque, me permettez-vous de lui faire dire cela?—Comment, monseigneur, vous savez donc où il est?» Règle générale: le plus mauvais garnement, en Corse, est toujours apparenté au plus honnête homme. Ce qui les a beaucoup surpris, c'est qu'on leur a demandé un nombre prodigieux de grâces, mais pas un sou; aussi l'impératrice est revenue fort enthousiasmée.

L'entrevue de Varsovie est un fiasco; l'empereur d'Autriche s'y est invité; et il a trouvé la politesse qu'on a à l'égard des indiscrets. Rien de sérieux ne s'y est fait. La prétention de l'empereur d'Autriche était d'établir que, si l'Autriche avait le danger de la Hongrie, la Russie avait la Pologne; à quoi Gorstchakoff répond: «Vous avez onze millions de Hongrois, et vous êtes trois millions d'Allemands. Nous sommes quarante millions de Russes, et nous n'avons besoin de personne pour mettre à la raison six millions de Polonais. Par conséquent, point d'assurance mutuelle.» Il me semble que, du côté de l'Angleterre, il y a apaisement, et il serait possible, probable même, qu'elle nous fît quelques avances pour suivre une même politique à l'égard de l'Italie. Si cela arrivait, je pense qu'une guerre serait impassible, à moins toutefois que Garibaldi ne s'en prît à la Vénétie; mais les Italiens sont plus prudents qu'on ne croit. On m'écrit de Naples que le gâchis y est à son comble, et que l'on y attend les Piémontais avec la même impatience que nous avions, en 1848, de voir arriver à Paris les troupes de ligne. C'est après l'ordre qu'on soupire et on ne le voit qu'avec Victor-Emmanuel. Garibaldi et Alexandre Dumas ont, d'ailleurs, fort bien préparé les esprits, de même qu'une pluie glacée prépare à un dîner chaud. Adieu, chère amie; je pense me mettre bientôt en route pour Cannes. À Marseille, où je serai vers le milieu de novembre, je confie votre paquet au bureau des bateaux à vapeur. Donnez-moi des détails de mœurs et n'ayez pas peur de me scandaliser. Ayez bien soin de vous et ne m'oubliez pas.


[CCXXXIII]