Nous nous sommes quittés sur un mouvement de colère; mais, ce soir, en réfléchissant avec calme, je ne regrette rien de ce que j'ai dit, si ce n'est peut-être la vivacité de quelques mots dont je vous demande pardon. Oui, nous sommes de grands fous. Nous aurions dû le sentir plus tôt. Nous aurions dû voir plus tôt combien nos idées, nos sentiments étaient contraires en tout et sur tout. Les concessions que nous nous faisions l'un à l'autre n'avaient d'autre résultat que de nous rendre plus malheureux. Plus clairvoyant que vous, j'ai sur ce point de grands reproches à me faire. Je vous ai fait beaucoup souffrir pour prolonger une illusion que je n'aurais pas dû concevoir.
Pardonnez-moi, je vous en prie, car j'en ai souffert comme vous. Je voudrais vous laisser de meilleurs souvenirs de moi. J'espère que vous attribuerez à la force des choses le chagrin que j'ai pu vous occasionner. Jamais je n'ai été avec vous tel que j'aurais voulu être, ou plutôt tel que j'avais le projet de paraître à vos yeux. J'ai eu trop de confiance en moi. J'ai cherché dans mon cœur à combattre ce que ma raison me démontrait. À tout prendre, peut-être vous en viendrez à ne voir dans notre folie que son beau côté, à ne vous rappeler que des moments heureux que nous avons trouvés l'un auprès de l'autre. Quant à moi, je n'ai pas le moindre reproche à vous faire. Vous avez voulu concilier deux choses incompatibles et vous n'avez pas réussi. Ne dois-je 'pas vous savoir gré d'avoir essayé pour moi l'impossible?
[XCI]
Paris, mardi soir, 1844.
J'ai attendu toute la journée une lettre de vous, Ce n'est pas ce qui m'a empêché de vous écrire, mais j'ai été horriblement occupé. Je crois que le beau temps d'aujourd'hui m'a un peu soulagé le cœur. Je n'ai plus de colère, si j'en avais, et j'ai moins de tristesse en me rappelant vos discours d'hier. Les nuages sont peut-être pour beaucoup dans ce qui s'est passé entre nous. Déjà une fois nous nous sommes querellés par un temps d'orage; c'est que nos nerfs sont plus forts que nous. J'ai grande envie de vous voir et de savoir comment vous êtes au moral. Si nous essayions de faire demain cette promenade si malencontreusement manquée hier? Que vous en semble? Votre orgueil ne sera sans doute pas de cet avis. Mais c'est à votre cœur que j'en appelle.
Vous serez bien aimable de me répondre un mot demain avant midi, si vous ne pouvez ou si vous ne voulez pas. Mais ne venez pas si vous êtes de mauvaise humeur, si vous avez quelque autre arrangement; enfin, si vous avez la moindre idée que notre promenade n'effacera pas les vilaines impressions d'hier.
[XCII]
Paris, samedi soir 15 janvier 1844.