Je suis bien fâché de vous savoir souffrante. Mais vous me permettrez de ne croire que ce que je pourrai de la manière dont vous avez attrapé ce rhume. Il est rare que cet accident arrive à garder des malades; il est encore plus rare de les garder avec la constance que vous avez mise à le faire. Toutes les maladies autour de vous sont arrivées beaucoup trop à point pour ne m'être pas un peu suspectes. Autrefois, vous étiez plus franche. Vous m'écriviez tout simplement une page de reproches, et vous vous disiez fort en colère. Maintenant, vous avez un autre système.—Vous m'écrivez de petits billets fort jolis et coquets, et il vous survient des malades et des rhumes. Je crois que j'aimais mieux l'autre procédé. Heureusement, les bouderies passent et les malades guérissent. J'espère vous voir en belle humeur mardi, si vous l'avez pour agréable. Vous me traitez comme le soleil, qui ne paraît qu'une fois par mois. Si j'étais de meilleure humeur, je pourrais pousser plus loin la comparaison; mais je suis moi-même très-souffrant, et je n'ai pas comme vous le bonheur d'être gâté par tout ce qui m'entoure et d'aimer la tisane de dattes et de figues. Vous me demandez de vous faire un dessin de nos bois. Cela me serait bien difficile sans les revoir. Vous ne croyez plus à Bellevue, dites-voys; vous devez comprendre par là qu'il n'est pas aisé de les inventer. D'ailleurs, je ne les regarde pas avec l'attention que vous mettez à tout observer.—Moi, je ne vois que vous. Oui, ces bois sont invraisemblables, si près de Paris et si loin.—Si vous y tenez bien fort, j'essayerai; mais vous me direz d'abord ce que vous voulez que je fasse, je veux dire quelle partie de nos bois. Adieu; je ne suis pas très-content de vous. Un mois passé sans se voir est un peu trop. J'ai, demain et après, deux corvées bien ennuyeuses que je vous conterai. Adieu.


[XCIII]

Paris, 5 février 1844.

Vous me reprochez ma dureté, et peut-être avez-vous quelque raison. Il me semble cependant que vous seriez plus juste en disant colère ou impatience. Il serait encore assez bien de votre part de réfléchir si cette colère ou cette dureté est motivée ou si elle ne l'est pas.

Examinez s'il n'est pas bien triste pour moi de me trouver sans cesse aux prises avec votre orgueil, et de voir que votre orgueil a la préférence. J'avoue que je ne comprends nullement ce que vous me dites quand vous parlez de votre obéissance qui vous donne le tort de tout, et ne vous donne le mérite de rien. Le contraire pourrait se soutenir mieux, ce me semble; mais il n'y a de votre part ni tort ni mérite. Rappelez-vous un moment et avec franchise ce que vous êtes pour moi. Vous acceptez ces promenades qui sont ma vie; mais cette glace sans cesse renaissante qui me désespère chaque fois davantage, ce plaisir de calcul ou, j'aime mieux le croire, d'instinct, que vous avez à me faire désirer ce que vous refusez obstinément: tout cela peut excuser ma dureté; mais, s'il y a un tort de votre part, c'est assurément cette préférence que vous donnez à votre orgueil sur ce qu'il y a de tendresse en vous. Le premier sentiment est au second comme un colosse à un pygmée.—Cet orgueil n'est au fond qu'une variété de l'égoïsme. Voulez-vous un jour mettre de côté ce grand défaut, et être pour moi aussi aimable que vous le pourrez? J'accepterais très-volontiers ce parti si vous me promettiez d'être tout à fait franche, et si vous aviez le courage de tenir cet engagement, ce serait une expérience peut-être bien triste pour moi. Cependant, je l'accepterais avec joie, puisque vous n'auriez, dites-vous, que du bonheur dans ce cas.—Adieu, à bientôt. Mettez vos bottes de sept lieues, nous ferons une belle promenade; si le temps n'était pas plus mauvais qu'il y a quelques jours, vous n'auriez pas de risques de vous enrhumer. Je suis bien souffrant de migraine et d'étourdissement, mais j'espère que vous me guérirez.


[XCIV]

Paris, 12 mars 1844.

C'est fort bien. Comme si je n'avais pas assez d'ennuis de toute espèce! Cent visites à faire! Un libraire qui me fait envoyer un rapport de quarante pages à faire et à discuter! Des épreuves à corriger! Il me semble que vous devriez bien, sachant tout cela, m'écrire au moins quelques lignes d'encouragement. Je suis à peu près à bout de mon courage et de ma patience. Heureusement, cela finit jeudi prochain[1].—Jeudi à une heure, je serai redevenu un bipède ordinaire; d'ici là, est-ce trop vous demander que quelques mots tendres comme vous en avez trouvé la dernière fois que nous nous sommes vus? Il est trois heures, et je vous quitte pour mes épreuves de Mademoiselle Arsène Guillot.—Lundi ou plutôt mardi.