[CXVIII]

10 août 1846.

À bord d'un bateau à vapeur
dont je ne sais le nom.

Je suis allé dans les montagnes de l'Ardèche chercher un lieu écarté où il n'y eût ni électeurs ni candidats. J'y ai trouvé une si grande quantité de puces et de mouches, que je ne sais pas si les élections ne valaient pas mieux. Avant de quitter Lyon, j'avais reçu une lettre de vous qui m'avait fait beaucoup de plaisir, car j'étais vraiment un peu inquiet. J'ai beau avoir l'habitude de votre négligence à mon endroit, je ne puis m'empêcher, quand je suis sans nouvelles de vous, de penser qu'il vous est arrivé quelque chose d'extraordinaire. Ce qu'il y aurait de vraiment extraordinaire, c'est que vous daignassiez penser à moi aussi souvent que je pense à vous. J'apprends avec beaucoup de peine que vous êtes partie pour D... plus tard que vous ne l'aviez prévu, et que par conséquent vous reviendrez plus tard. Je ne doute pas que vous ne vous amusiez fort à D...; mais, si, au milieu des gâteries que vous aimez tant, il vous prenait quelque souvenir de nos promenades, vous feriez une œuvre méritoire en hâtant votre retour. J'ai eu hier un grand succès dans ma veillée avec des paysans et des paysannes à qui j'ai fait dresser les cheveux sur la tête, en leur racontant des histoires de revenants. Il y avait une lune magnifique qui éclairait parfaitement les traits réguliers et montrait les beaux yeux noirs de ces demoiselles, sans laisser apercevoir leurs bas sales et la crasse de leurs mains. Je suis allé me coucher très-fier de mon succès auprès d'un auditoire tout nouveau pour moi. Le lendemain, quand j'ai vu au soleil mes Ardéchoises, con villanos manos y pies, j'ai presque regretté mon éloquence. Ce diable de bateau fait sauter ma plume de çà et de là, de la façon la plus ridicule! Il faut une éducation particulière pour pouvoir écrire sur une table qui danse perpétuellement. Je n'en peux plus de sommeil et de fatigue. Je vous dis adieu. Vous m'écrirez à Paris le jour de votre arrivée, et, le lendemain, nous irons revoir nos bois. Je serai à Paris le 18 au plus tard; plus probablement, j'arriverai le 15.

Adieu encore.


[CXIX]

Paris, 18 août 1846.

Je suis arrivé ici aujourd'hui en médiocre état de conservation, la tête toute étourdie de quatre cents kilomètres parcourus tout d'un trait. Pour me remettre, il faudrait votre présence réelle. Mais quand reviendrez-vous? That is the question. Je vous suppose beaucoup trop éprise de la mer et des monstres marins pour songer à retourner ici de sitôt. J'en aurais grand besoin pourtant, je vous assure. Je ne saurais vous dire combien d'ennuis et de chagrins se sont amoncelés sur moi dans ce petit voyage. Il me rappelle le rêve de Gloster: I would not sleep another such a night though I were to live a world of happy days. En rentrant ici, je m'y sens encore plus isolé qu'à l'ordinaire, plus triste que dans aucune des villes que je viens de quitter: quelque chose comme un émigré qui rentre dans sa patrie et qui y trouve une nouvelle génération. Vous allez croire que j'ai horriblement vieilli dans ce voyage. Cela est vrai, et je ne serais pas étonné que quelque chose comme l'aventure d'Épiménide me fût arrivé. Tout cela, c'est pour vous dire que je suis horriblement triste et de mauvaise humeur et que j'ai grande envie de vous voir. Hélas! vous n'avancerez pas d'une heure l'époque de votre retour. Le plus sage, c'est de me résigner. Lorsque vos robes se seront fanées à l'air de la mer, ou qu'il en viendra de plus fraîches de Paris, peut-être penserez-vous à moi. Mais alors je serai à Cologne, ou peut-être à Barcelone. J'irai à Cologne au commencement de septembre, et à Barcelone en octobre. On me dit des merveilles des manuscrits qui s'y trouvent. On dit que, pour une femme, il n'y a rien de plus agréable au monde que de montrer de jolies robes.—Je ne puis vous offrir d'équivalent à ces joies-là. Mais je souffrirais trop de vous croire ainsi faite.—Dieu est grand! quelle que soit la nouvelle que vous avez à m'annoncer, écrivez-moi promptement. Nous verrons-nous pendant qu'il y a des feuilles? Me ferez-vous manger des pêches de Montreuil, cette année? Vous savez comme je les aime. Si vous avez quelque tendre souvenir, j'espère qu'il vous inspirera une résolution généreuse. J'ai la fièvre et je tremble horriblement en écrivant.