[CXX]

Paris, 22 août 1846.

Nos lettres se sont croisées. J'espérais que la vôtre m'apporterait de meilleurs nouvelles, je veux dire l'annonce de votre prochain retour. Avant de partir, vous paraissiez plus pressée de nous revoir. Il y a longtemps que je me plains de la trop grande différence entre le dire et le faire pour vous. À ce qu'il paraît, vous passez le temps si heureusement, si agréablement, que vous ne pensez pas même à l'époque de votre retour à Paris. Vous me demandez si cela me ferait bien plaisir, ce qui est une dérision assez méchante. Pour moi, je m'ennuie fort ici, encore plus qu'en voyage, et cependant je suis assez occupé pour ne plus avoir le loisir de regretter le monde absent de Paris; mais ce n'est pas à cela que je tiens. C'est vous, ce sont nos promenades qui me font faute. Si vous les aimiez la moitié autant que vous le dites, elles ne se feraient guère attendre. J'y ai pensé pendant tout le temps de mon voyage, et j'y pense maintenant plus que jamais. Pour vous, vous les avez oubliées.

Paris est absolument dépourvu d'habitants intelligents. Il n'y reste plus que des bonnetiers ou des députés, ce qui revient à peu près au même. Je crois que je partirai pour Cologne dans les premiers jours de septembre. Sera-ce avant de vous avoir revue? J'ai bien peur que vous ne me disiez que, pour si peu, ce n'est pas la peine de revenir. Ainsi la moitié de notre année se sera passée vous absente ou malade. Il me prend des envies d'aller vous voir à ***, et j'y céderais probablement si vous trouviez des possibilités que je ne prévois pas. Pourtant, voyez. Adieu; je suis de trop mauvaise humeur pour vous écrire longuement. Je finis comme j'ai commencé, en vous répétant que rien ne pourra me faire plus de plaisir que de vous revoir, surtout si ce plaisir est partagé par vous. Sinon, restez là-bas tant que vous voudrez.


[CXXI]

Paris, 3 septembre 1846.

Je m'étais figuré, tant j'étais de mon village, que vous préféreriez une ou deux promenades avec moi à huit jours de white bait; mais, puisque vous n'êtes pas de cet avis, votre volonté soit faite! Je n'ai pas même le courage de ne pas vous écrire, ce que je m'étais promis, et ce que je devrais faire si j'étais moins bête. Mon voyage de Cologne est un peu désorganisé depuis deux jours. Un de mes compagnons de route me manque de parole, un autre ne pourra peut-être pas. En sorte que je cours grand risque de me trouver seul sur le Rhin bleu. Ce sera un petit malheur. Mais je ne sais plus si je repasserai par ici. Ainsi, nous courons grand risque, je veux dire que je cours grand risque de ne nous revoir qu'en novembre. À vous la responsabilité. Je sais que vous la porterez légèrement. Je ne me mettrai pas en route avant le 12 septembre. D'ici là, j'espère que vous voudrez bien me donner de vos nouvelles et vos commissions. Probablement encore, je serai à Paris vers le commencement d'octobre; mais, si j'ai le moindre courage, j'irai à Strasbourg, à Lyon, et de Lyon à Marseille. Je crains de n'avoir pas ce courage, surtout si vous parlez de retour. Pendant votre absence, en recueillant mes souvenirs, j'ai fait de vous deux dessins en pied. Je les trouve assez ressemblants; cependant, ils ont besoin d'être retouchés. Nous verrons s'ils vous plaisent. Je m'ennuie extraordinairement et je voudrais voir tomber des torrents de pluie pour me consoler. Mais le temps est toujours au très-sec. Il n'y a que les feuilles qui tombent. Il n'en restera plus la queue d'une en octobre.

Vous apprendrez avec plaisir que vous avez à l'Opéra italien les mêmes enrouements que la saison passée, plus une autre Brambilla. Il n'en reste plus que cinq inconnues, et une mademoiselle Albini qui n'avait pas de voix en 1839, mais qui en a peut-être trouvé depuis quelque part.

Adieu, je ne dis pas sans rancune. Ce qui m'a particulièrement piqué, c'est que vous n'avez répondu que par le silence le plus dédaigneux à ma proposition d'aller vous voir à ***; mais n'y pensons plus.