Londres, 1er juin 1850.

Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que, ayant à faire dix lieues par jour, je ne pouvais m'asseoir devant une table sans m'endormir tout de suite. Je ne vous dirai pas grand'chose de mes impressions de voyage, si ce n'est que décidément les Anglais sont individuellement bêtes et en masse un peuple admirable. Tout ce qui peut se faire avec de l'argent, du bon sens et de la patience, ils le font; mais ils se doutent des arts comme mon chat. Il y a ici des princes népâlais dont vous deviendriez éprise. Ils ont des turbans plats tout bordés de grosses émeraudes en pendeloques, et ne sont que satin, cachemire, perles et or! Leur couleur est un café au lait très-foncé. Ils ont bon air et on dirait qu'ils ont de l'esprit.

J'ai été interrompu en cet endroit de ma lettre par une visite et je n'ai pu retrouver le fil de mes idées qu'aujourd'hui 2 juin, jour de dimanche. Nous allons à Hampton-Court pour éviter les chances de suicide que le Lord's day ne manquerait pas de nous offrir. J'ai dîné hier avec un évêque et un dean qui m'ont rendu de plus en plus socialiste. L'évêque est de ce que les Allemands appellent l'école rationaliste; il ne croit pas même à ce qu'il enseigne, et, moyennant son tablier de gros de Naples noir, il fricote ses cinq ou six mille livres tous les ans et passe son temps à lire du grec. Outre cela, je me suis enrhumé, en sorte que je suis on ne peut plus démoralisé. Sous le prétexte que nous sommes en juin, on me livre à des courants d'air destructeurs. Toutes les femmes me paraissent faites en cire. Elles mettent des bustles (tournures) si considérables, qu'il ne tient qu'une femme sur le trottoir de Regent's Street. J'ai passé ma matinée hier dans la nouvelle chambre des Communes, qui est une affreuse monstruosité. Nous n'avions pas encore d'idée de ce qu'on peut faire avec un manque de goût complet et deux millions de livres sterling. Je crains de devenir tout à fait socialiste en mangeant de trop bons dîners dans de la vaisselle plate en vermeil, et en voyant des gens qui gagnent quatorze mille livres sterling aux courses d'Epsom. Mais il n'y a pas encore de probabilité qu'une révolution éclate ici. La servilité des pauvres gens est étrange pour nos idées démocratiques. Chaque jour, nous en voyons quelque nouvel exemple. La grande question est de savoir s'ils ne sont pas plus heureux. Écrivez-moi à Lincoln, poste restante. Lincoln est dans le Lincolnshire, je crois, mais je n'en jurerais pas.


[CXLII]

Salisbury, samedi 15 juin 1850.

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Je commence à avoir assez de ce pays-ci. Je suis excédé de l'architecture perpendiculaire et des manières également perpendiculaires des natifs. J'ai passé deux jours à Cambridge et à Oxford, chez des révérends, et, tout bien considéré, je préfère les capucins. Je suis particulièrement furieux contre Oxford. Un fellow a eu l'insolence de m'inviter à dîner. Il y avait un poisson de quatre pouces dans un grand plat d'argent et une côtelette d'agneau dans un autre. Tout cela servi dans un style magnifique avec des pommes de terre dans un plat de bois sculpté. Mais jamais je n'ai eu si faim. C'est la suite de l'hypocrisie de ces gens-là. Ils aiment à montrer aux étrangers qu'ils sont sobres, et, moyennant qu'ils font un luncheon, ils ne dînent pas. Il fait un vent du diable et un froid de chien. S'il ne faisait grand jour à huit heures du soir, on pourrait se croire en décembre. Cela n'empêche pas toutes les femmes de sortir avec un parasol ouvert. Je viens de faire une boulette. J'ai donné une demi-couronne à un monsieur en noir qui m'a montré la cathédrale, et puis je lui ai demandé l'adresse d'un gentleman pour qui j'avais une lettre du dean. Il s'est trouvé que c'était à lui-même que la lettre était adressée. 11 a eu l'air fort sot, et moi aussi; mais il a gardé l'argent. Je compte aller demain revoir Stone-Henge, et j'irai le soir dîner à Londres, s'il fait un peu moins de brouillard. Lundi ou mardi, je partirai pour Canterbury, et je pense être à Paris vendredi. Je voudrais bien que vous fussiez à Salisbury. Stone-Henge vous étonnerait fort. Adieu; je retourne à mon église. Ma lettre partira, Dieu sait quand! On vient de me dire que, le jour du Seigneur, la poste se reposait. J'ai un rhume abominable, je tousse et je n'ai que du vin de Porto à boire.—Les femmes ont ici des cerceaux à leurs robes. Il est impossible de voir quelque chose de plus ridicule qu'une Anglaise en cerceau.—Qu'est-ce que c'est qu'une miss Jewsbury, un peu rousse, qui fait des romans? Je l'ai rencontrée l'autre soir, et elle m'a dit quelle avait rêvé toute sa vie un plaisir quelle croyait impossible, qui était de me voir (textuel). Elle a fait un roman sous le titre de Zoé. Vous qui lisez tant, vous me direz quelle est cette personne, pour qui je suis un livre. Il y a un petit hippopotame au Jardin zoologique, qu'on nourrit de riz au lait. Le Punch du 15, donne son portrait qui est d'une ressemblance achevée. Adieu; tâchez de me dédommager par une jolie promenade de mon voyage de trois semaines.


[CXLIII]