Bâle, 10 octobre 1850.
Il y a bien longtemps que je veux vous écrire et je ne sais comment il se fait que j'ai tant tardé. D'abord, j'ai vécu dans des lieux si déserts et si sauvages, qu'il n'était pas vraisemblable que la poste y pénétrât, et puis j'ai eu tant de gymnastique à faire pour visiter les châteaux gothiques des Vosges, que, le soir, il ne me restait plus de force pour prendre une plume. Le temps, qui avait été très-mauvais à mon départ, s'est mis au beau pour mon excursion d'Alsace, et j'ai joui très-complètement des montagnes, des bois et d'un air que la fumée de charbon de terre n'a jamais vicié, et qui n'a jamais vibré aux accents du chœur des Girondins. J'éprouvais un vif plaisir au milieu de ces lieux sauvages et je me demandais comment on pouvait vivre ailleurs. Les bois sont encore tout verts et ont des odeurs délicieuses qui me rappellent nos promenades. Me voici enfin en pays républicain modèle, où il n'y a ni douaniers ni gendarmes, et où il y a des lits de ma taille, confort ignoré en Alsace, Je m'y repose un jour. Demain, je verrai la cathédrale de Fribourg, et j'irai tout de suite vérifier si les statues sont aussi belles que celles d'Erwin de Steinbach, à Strasbourg.—De Strasbourg, je partirai le 12, et serai le là à Paris. J'espère vous y trouver. Je n'ai pas besoin de vous dire combien cela me ferait plaisir. Mais cela ne vous empêchera pas d'en faire à votre tête. Adieu; vous devez, étant paresseuse comme vous êtes, me savoir gré de vous écrire si tard, puisque cela vous dispense de me répondre.
[CXLIV]
Paris, lundi 15 juin 1851.
Ma mère va mieux et je pense que sous peu elle sera tout à fait remise. J'ai été bien inquiet; j'ai craint une fluxion de poitrine. Je vous remercie de l'intérêt que vous lui avez témoigné.
Hier, je suis sorti pour la première fois depuis huit jours, pour aller voir les danseuses espagnoles qui travaillaient chez la princesse Mathilde. Elles m'ont paru médiocres. La danse chez Mabille a tué le mérite du boléro. En outre, ces dames avaient une telle quantité de crinoline par derrière et tant de coton par devant, qu'on s'aperçoit que la civilisation envahit tout. Ce qui m'a le plus amusé, c'est une petite fille de douze ans et une vieille duègne, l'une et l'autre encore toutes surprises de se voir hors de la tierra de Jésus et aussi barbares qu'on puisse le désirer.—Je viens de recevoir votre coussin; vous êtes vraiment une très-habile ouvrière, ce dont je ne vous aurais jamais soupçonné. Le choix des couleurs et la broderie sont également merveilleux. Ma mère a fort admiré le tout. Quant à la symbolique, il m'a suffi du commencement d'explication que vous avez bien voulu me donner pour comprendre tout le reste.—Je ne sais comment vous remercier.
Je joins ici le Saint-Évremont. Je l'avais perdu, et il m'a fallu des efforts de mémoire prodigieux pour le retrouver. Vous me direz ce que vous pensez du père Ganaye. Je trouve qu'on ne peut plus lire après cela rien du XIXe siècle.
Adieu.