Nous eûmes la chance de trouver des places sur un des meilleurs bateaux, et nous partîmes accompagnés des bénédictions de toute la population qui nous montrait le plus touchant intérêt. Elle espérait sans doute qu’à notre retour nous nous arrêterions à New-Westminster, au lieu de courir en toute hâte dépenser, pendant l’hiver, tout notre avoir à Victoria.
La première partie de notre voyage ne fut pas particulièrement agréable, car l’épaisseur des bois qui bordent les rives du fleuve était telle qu’il nous était impossible d’observer le pays à travers lequel nous passions. Nous eûmes donc tout le temps d’examiner nos compagnons. Tous allaient aux mines. Les trois quarts étaient de vrais mineurs, à la mise et à la tenue desquels on ne pouvait se méprendre. L’autre quart était composé de boutiquiers et de joueurs, et de dames, dont une blanchisseuse, qui fit, ainsi que je l’appris plus tard, une belle fortune en exerçant son état, et une jeune femme pleine de courage qui allait rejoindre son mari.
Quand le dîner fut servi, la foule se précipita dans le salon, renversant sur son passage un ou deux nègres et les plats qu’ils portaient. Il semblait vraiment que le premier arrivé dût tout avaler et ne rien laisser aux autres. Je regrette d’avoir à dire que le capitaine eut toutes les peines du monde à réserver trois places pour les deux dames et pour lui.
Le dîner fini—et ce ne fut pas long,—la nappe ne fut pas plus tôt enlevée que les joueurs, joueurs de profession, grecs et autres, s’emparèrent de la longue table. L’or et les billets de banque sortirent des poches et changèrent rapidement de mains. D’énormes piles de pièces de vingt dollars (108 fr. 40 c.) s’étalaient sur la table de la façon la plus provocante, et le tintement de l’or mêlé au bruit des voix formait un concert absolument étourdissant. Les joueurs s’abandonnant à leur passion faisaient retentir le salon d’exclamations et de jurons effroyables. Tous, même ceux qui, par prudence ou manque d’argent, ne jouaient pas, suivaient le jeu avec une émotion presque aussi vive que celle des intéressés.
La nuit nous surprit ainsi occupés, et, laissant arriver à terre l’avant de notre bateau, les matelots l’amarrèrent à un arbre pour attendre que la lune vînt éclairer le fleuve.
Nous cherchâmes, mon compagnon et moi, un coin où l’on pût dormir tranquillement; mais, sans le mécanicien, avec lequel nous avions fait connaissance et qui nous permit d’étendre nos couvertures dans son sanctuaire, notre recherche eût été infructueuse.
Au bout d’une heure environ, nous fûmes réveillés par le bruit de la machine; nous étions de nouveau en marche. Le mécanicien nous pria poliment de le débarrasser de notre présence. Désespérant de dormir, nous allumâmes nos pipes et montâmes sur le pont.
Il faisait un brillant clair de lune. Nous remontions le fleuve, non sans difficulté, vu la force croissante du courant. L’aspect du pays environnant était complétement changé. A droite et à gauche s’élevaient d’effrayantes montagnes dont le pied plongeait presque à pic dans les eaux rapides du fleuve. Çà et là des rochers et des arbres submergés brisaient le courant et le diapraient de rides argentées. D’un côté, la lune projetait sa douce et brillante lumière; de l’autre, les montagnes étendaient leurs grandes ombres, au sein desquelles on ne pouvait rien distinguer que la lueur expirante de quelque feu révélant un campement d’Indiens. Plus loin, à un coude de la rivière, une ligne d’écume, bouillonnant sous les rayons de la lune, trahissait les écueils cachés, et, sur nos têtes, les étoiles brillaient paisibles, tandis qu’à nos pieds elles se miraient tremblantes dans les eaux froides du fleuve. Rien ne troublait le calme de cette scène, si ce n’est la bruyante respiration du monstre enflammé grâce auquel, luttant résolument contre les ondes, nous remontions le courant rapide. Le bruit des voix qui s’échappaient de la cabine faisait un étrange contraste avec la solennelle tranquillité de la nuit.
Soudain un bruit nouveau vint nous arracher à la contemplation des beautés de ce lieu et de cette nuit. Courant à l’arrière du navire pour me rendre compte de ce qui se passait, je vis des étincelles s’échapper de la cheminée d’un autre steamer, et la lueur rouge du foyer de sa machine se refléter sur les eaux, qu’il déplaçait rapidement dans ses efforts pour nous atteindre.
Afin de nous rejoindre, le capitaine du navire en question n’avait pas craint d’avoir recours au dangereux expédient de remonter la rivière dans l’obscurité, pendant que nous attendions, attachés au rivage, le lever de la lune.