Notre capitaine, qui avait l’œil à tout, s’aperçut aussitôt que moi des projets de notre rival, et se mit à faire retentir les échos de la rive de ses exclamations et de ses jurements. «Nous le battrons ou nous sauterons!» disait-il en donnant ses ordres à son équipage. Pour se confirmer dans cette résolution, il se fit verser deux ou trois rasades coup sur coup et ne sauta (il est vrai qu’il n’y eut pas de sa faute) qu’en paroles.
«Eh bien, fainéants! cria-t-il aux malheureux chauffeurs, est-ce que vous allez vous donner un peu de mouvement là-bas!
—Vous en parlez à votre aise, crièrent les autres, vous qui n’avez rien à faire qu’à rester là-haut à souffler comme une baleine. Si vous ne voulez pas être dépassé par l’autre bateau, vous ferez bien de vous procurer les services de quelques-uns des flâneurs qui s’amusent là-haut; car nous sommes à bout de forces, nous autres.»
Le capitaine et son second ne répondirent à ces observations que par de nouveaux jurons. Les Indiens engagés pour faire la provision de bois furent envoyés, à grands coups de pied et avec force objurgations en jargon chinouk, servir d’aides aux chauffeurs, et bientôt l’ardent foyer, dont la gueule embrasée était sans cesse alimentée de bois résineux, commença à ronfler bruyamment et à projeter au loin ses rouges lueurs.
Notre marche devint plus rapide; mais notre rival gagnait sur nous; il fallut donc adopter l’avis des chauffeurs.
Le capitaine se mit à crier: «Cinq dollars par tête, mes enfants, à tous ceux qui voudront donner un coup de main aux machines!
—Présent! capitaine.—Voilà le cheval de renfort demandé!—Accepté, pardieu!»
Ils se passèrent les grosses bûches avec la rapidité de l’éclair.