Durant notre premier jour de marche, le Mexicain devait nous accompagner pour nous apprendre à conduire nos bêtes réfractaires, à assujettir leurs fardeaux quand leurs courroies se relâchaient, enfin à les décharger le soir. Nous fîmes ainsi une douzaine de milles (19 kilom.).

A de longues distances, nous voyions s’élever sur le bord du chemin une hutte où le voyageur trop confiant trouvait, pour tout rafraîchissement, du whiskey capable de tuer un homme, et où nous ne rencontrions que quelques mineurs, dont les vêtements en haillons disaient assez à quel point la fortune leur avait été défavorable. Les histoires que ces pauvres diables racontaient ne ressemblaient guère aux récits merveilleux des journaux ou à ceux des rares favoris de la fortune que nous avions pu rencontrer; et notre enthousiasme était singulièrement refroidi quand nous arrivâmes à Spuzzum Ferry (bac de Spuzzum), où nous passâmes le fleuve dans un de ces bacs qui sont manœuvrés d’un bord à l’autre à l’aide de poulies courant le long d’un câble suspendu au-dessus du fleuve.

Ce passage n’eut pas grands charmes pour moi; car, juste au-dessous de nous, le Fraser faisait une chute profonde, et la force du courant était telle que le bateau, tout solidement construit qu’il était, se renflait et se tordait, quand nous fûmes au milieu du fleuve, comme une feuille de papier que l’on approche du feu.

A quelque distance de là, nous rencontrâmes deux hommes, dont l’un était le brave Irlandais que j’avais eu le bonheur de tirer de l’eau. Il était monté sur une mule, vieille mais ombrageuse, qui avait l’habitude de ruer toutes les fois qu’elle sentait quelqu’un derrière elle. Je fus heureux de retrouver ce joyeux garçon, qui, grâce à son goût tout particulier pour les coq-à-l’âne, promettait de nous divertir le long de la route. Il ne fut pas moins heureux que nous de la rencontre; son camarade et lui nous demandèrent à se joindre à nous pour le reste du voyage.

La nuit venue, nous nous arrêtâmes dans un renfoncement de la montagne, près d’une cascade qui tombait d’une hauteur d’environ deux cents pieds dans un bassin dont la profondeur interrompait la rapidité de sa course. Trouvant à notre portée, dans ce lieu, les deux objets de première nécessité, le bois et l’eau, nous nous y établîmes pour la nuit, et notre Mexicain nous fit ses adieux.

Les mulets, débarrassés de leurs fardeaux, furent mis en liberté, sous la conduite de l’un d’eux qui portait une clochette au cou; puis chacun se livra au travail pour lequel il se sentait des dispositions particulières. L’un planta la tente; un autre coupa du bois; un troisième alluma le feu; Pat, l’Irlandais, qui, entre autres professions variées, avait exercé celle de cuisinier, se mit à préparer le souper.

Les chercheurs d’or et autres membres des tribus errantes de la côte nord du Pacifique ont une excellente et prompte méthode de faire une très-bonne espèce de pain. Ils mêlent de la levûre en poudre à la farine qui leur sert à faire la pâte, et, sans plus attendre, divisent leur pâte en tranches assez larges pour couvrir le fond d’une poêle à frire. Celle-ci est alors placée avec son contenu au-dessus d’un feu clair; quand un côté de la galette est cuit, on la retourne et l’on fait cuire l’autre côté. Il faut de cinq à dix minutes pour cuire chaque pain, de sorte qu’en moins d’une heure, à partir du moment où le feu est allumé, on peut faire une quantité de pain suffisante pour une nombreuse compagnie[L].

Nous avions un appétit féroce, et nous dévorâmes notre frugal repas avec plus de plaisir que jamais alderman de la cité de Londres n’en a trouvé aux banquets de Guildhall; puis, après avoir fumé nos pipes et causé autour du feu, nous nous enveloppâmes dans nos couvertures et nous endormîmes sous les sapins odoriférants.

L’aube nous trouva debout; Pat, fidèle à la tâche qu’il avait choisie, s’occupa du déjeuner, pendant que les autres couraient après les mules, pliaient la tente et préparaient tout pour le départ.