Une nuit, nous fûmes joints par un marchand de bestiaux qui ramenait de l’Orégon environ cinq cents têtes de bétail et un troupeau de moutons. Nous fûmes heureux, comme on peut le croire, de pouvoir remplacer notre lard rance par quelques tranches de succulent bifteck.
La compagnie du marchand de bœufs, qui se trouva être un membre de l’Assemblée législative de l’Orégon, nous fut particulièrement agréable. Je crois bien qu’en fait d’instruction littéraire il pouvait, à la rigueur, écrire son nom; mais dans ces pays nouveaux un bras vigoureux a, la plupart du temps, plus de prix qu’une forte tête, et, comme il possédait incontestablement le premier de ces deux avantages, il est à présumer que ses commettants l’avaient nommé en connaissance de cause.
Cet homme était vraiment un magnifique spécimen du colon de l’Ouest. Haut de six pieds quatre pouces[N], avec un dos et des épaules larges et forts comme une muraille, droit comme un Indien, il portait tous les signes de la franchise et de l’intrépidité sur son visage bruni par le grand air. On voyait, à la résolution qui brillait dans son regard, que c’était un homme devant lequel plus d’un maraudeur ou voleur de chevaux avait dû trembler. Avec cela, gai, bon compagnon, et sans la moindre tendance à abuser de sa force.
Le matin qui suivit notre rencontre, j’allai, au lever du soleil, rassembler nos mules, et les trouvai, à l’exception de deux, à l’endroit où je supposais qu’elles devaient être. En cherchant les deux bêtes absentes, je rencontrai un des bouviers du marchand de bestiaux. Cet homme avait l’air chagrin, et, comme je lui en demandais la cause, il me dit qu’il leur manquait quarante têtes de bétail et qu’il commençait à craindre qu’il n’y eût des voleurs dans les environs. Nous cherchâmes encore ensemble quelque temps, mais sans succès, et nous dûmes enfin retourner à notre campement.
En arrivant, nous vîmes Pete[O], le marchand de bestiaux, et l’un de ses Mexicains explorer d’un œil soucieux les environs, pendant que les bêtes du troupeau couraient çà et là, mugissant, renâclant, et contenues avec peine par les autres toucheurs de bœufs. Quand Pete vit revenir son homme sans les bêtes qu’il attendait et apprit qu’il nous manquait aussi deux mules, ses soupçons se changèrent en certitude, et il s’écria: «Allons, mes enfants, je me doute que nous allons avoir à donner la chasse à ces incorrigibles gredins; qui veut en être?»
Nous voulions tous en être; mais comme il n’y avait pas assez de chevaux pour tout le monde, et qu’il fallait laisser quelqu’un pour garder ce qu’on ne nous avait pas volé, Pete, l’Irlandais Pat, un Mexicain et moi, formâmes l’expédition. Le marchand de bœufs avait sa longue carabine qu’il portait en travers de sa selle; nous avions, nous, des revolvers à six coups, et nous étions tous bien montés, Pete ayant d’excellents chevaux.
La difficulté était de retrouver la piste des voleurs, et nous tînmes conseil avant de partir. En premier lieu, il était bien évident qu’ils n’avaient pas dû suivre le chemin tracé, mais trouver quelque moyen de gagner la chaîne de montagne qui était entre nous et la Thompson, afin de passer cette rivière à la nage et de se jeter dans le pays ouvert qui de là s’étend vers la Colombie, sur un espace d’environ trois cents milles (480 kilom.). Une fois la rivière passée, inutile de chercher à les atteindre, car ils pouvaient prendre à travers les plaines une douzaine de directions différentes. L’important était donc de se hâter, sans pourtant tout risquer en se précipitant à l’aventure sur la première piste venue.
Dans cette conjoncture, le Mexicain (dont nous ignorions les antécédents et qui très-probablement avait quitté les charmes d’une vie de brigandage pour ceux d’une honnête existence) se trouva être un atout dans notre jeu.
Nous conduisant, à un mille environ, vers une petite colline qui semblait avoir été placée là par quelque caprice de la nature, notre guide nous fit monter au sommet. Nous eûmes de là une vue si magnifique du pays environnant, que nous ne pûmes nous empêcher de pousser des cris d’admiration.
A l’est tournait une longue et large vallée, de l’autre côté de laquelle s’élevaient les montagnes qui nous cachaient la fourche septentrionale de la Thompson. Entre ces montagnes et nous, quelque part dans la vallée, nous savions que devaient se trouver nos ennemis, hâtant leur marche vers l’un des cols de la chaîne qui étaient au nombre de trois: l’un très-grand, à quelque distance au nord, au-dessus de nous; les deux autres presque en face de nous et plus rapprochés l’un de l’autre, mais de moindres dimensions et, selon toute apparence, d’un accès moins facile que le premier.