Nous fumions notre pipe, ayant encore, par bonheur, un peu de tabac, lorsque soudain j’entendis un rire joyeux partir de la rive, au-dessous de nous, pendant que mes narines, avec une finesse de perception très-explicable en pareille circonstance, humaient, portée sur la brise du soir, une délicieuse odeur de lard grillé. Incapables de résister à une pareille attraction, Pat et moi bondîmes vers le fleuve et nous nous trouvâmes bientôt en présence du plus attachant spectacle que nous pussions rêver alors,—un feu pétillant et quatre personnes assises en rond, prenant leur part d’un bon souper de lard et de pain frais servi par terre sur une toile. Trois grandes barques étaient amarrées au rivage, tout près de là, et on avait établi près du feu une tente formée de voiles tendues sur des rames.

Un des quatre s’écria aussitôt:

«Eh bien, mes enfants, nous ne savions pas avoir de si proches voisins ce soir. Asseyez-vous près du feu. Vous êtes sortis du bois aussi soudainement qu’un ours d’une tanière enfumée. Vous avez failli m’effrayer, sur mon âme! Voulez-vous souper avec nous?»

Inutile de dire que nous ne refusâmes point cette bonne invitation, que suivit celle d’apporter nos couvertures dans la tente, où il y avait assez de place pour nous. Nous fîmes si bien honneur au festin, que nos hôtes en furent surpris; mais ce fut à l’envi l’un de l’autre qu’ils mirent leurs vivres à notre disposition. En dépit de la rudesse de leur extérieur et de la simplicité de leurs manières, il y a plus de vraie bonté de cœur chez ces rudes pionniers d’une terre nouvelle que chez toute la foule de nos élégants parasites des villes.

Nous paraissions si épuisés, si misérables, qu’on nous demanda d’où nous venions et ce que nous comptions faire. Alors je racontai en quelques mots notre histoire; ajoutant que tout ce que nous désirions était de trouver du travail, et que nous serions heureux de donner un coup de main à nos hôtes le jour suivant, en échange du bon souper qu’ils nous avaient offert.

«Je ne suis point un aubergiste, dit celui qui paraissait être le chef de la troupe, et vous êtes les bienvenus à notre modeste repas; mais si vous ne craignez pas de risquer votre vie sur cette maudite rivière, je puis vous donner du travail et un bon salaire.»

On comprend avec quel empressement Pat et moi nous acceptâmes cette offre bienveillante, et bientôt, enveloppés dans nos couvertures, nous dormions d’un meilleur sommeil que nous ne l’avions fait depuis longtemps.

A l’aube, nous fûmes réveillés par le sifflet du bateau à vapeur qui arrivait, et bientôt nous nous mîmes à l’œuvre, travaillant comme des nègres, au milieu d’une foule d’Indiens et de matelots occupés à décharger le navire et à empiler les colis que nous devions transporter sur nos embarcations. En deux ou trois heures nous eûmes fini, et nous nous mîmes à préparer nos canots, qui étaient de quatre tonnes chacun. Ils avaient près de cinquante pieds de longueur sur six de large, et chacun d’eux avait été taillé et creusé, à l’aide du feu, dans un seul tronc de cèdre. Ils étaient montés par huit rameurs, et, au lieu de gouvernail, portaient à l’arrière une rame de vingt pieds de longueur: un gouvernail ordinaire n’aurait pas eu assez de force pour les diriger sur un fleuve pareil. A la proue, où était un fort étançon pour fixer le câble de remorque, un homme devait stationner pour observer le courant et éviter les écueils cachés. Ce fut ce dernier poste que l’on nous confia à Pat et à moi.

Nous nous acquittâmes à notre honneur de notre tâche et eûmes six voyages à faire d’Emery’s Bar à Fort Yale pour transporter toute la cargaison.