Nous suivîmes le cours du torrent sur une longueur de deux ou trois milles, et la vue de l’endroit où notre guide avait marqué son claim nous remplit d’espérance; car, s’il existait de l’or dans le lit de la vallée, il semblait impossible qu’il nous échappât. Nous décidâmes donc à l’unanimité de nous associer pour la saison.
La semaine suivante fut employée à transporter nos provisions, nos outils, et à construire une hutte assez grande pour cinq. Nous marquâmes aussi nos claims, payâmes les droits et nous mîmes au travail. Deux d’entre nous s’occupèrent d’abattre le bois dont nous avions besoin, un autre de creuser une tranchée le long de la colline pour nous procurer une chute d’eau, et les deux autres de creuser le puits.
Nous étions parvenus, à force de travail, à creuser un trou de quarante pieds de profondeur lorsqu’une crue soudaine du torrent inonda notre puits, le remplit presque jusqu’au bord de débris de toute espèce et, en une nuit, détruisit tout notre ouvrage. En vain essayâmes-nous d’une pompe de notre invention pour vider notre puits; nous n’y pûmes réussir, et il nous fallut en creuser un autre à une petite distance du premier. Une nouvelle inondation détruisit encore notre ouvrage, et, malgré les nombreuses histoires du vieux Jake sur l’inévitable succès des gens qui savent persévérer, nous commençâmes à désespérer de jamais atteindre le fond.
Après un travail persévérant qui nous prit tout l’été et une partie de l’automne, nous parvînmes à creuser un nouveau puits profond de cinquante pieds. La nature des couches traversées nous faisait espérer que nous approchions de la roche dans le voisinage de laquelle nous nous figurions qu’était cachée notre fortune; mais nos provisions tiraient à leur fin, nos finances aussi, et nos vêtements n’étaient plus que des haillons. Les boutiquiers, inexorables, refusaient de nous faire crédit sur nos espérances: il ne nous restait donc qu’à abandonner notre claim jusqu’à la saison prochaine et à remettre à cette époque éloignée la réalisation de nos rêves d’or.
Laissant donc ce qui nous restait de provisions au vieux Jake, qui ne voulait pas quitter le claim et entendait passer l’hiver à trapper les martres, Pat et moi retournâmes de nouveau nos pas vers la civilisation, le cœur plus gros que la bourse, mais peu fâchés, après tout, de quitter notre désert pour six mois de séjour dans des lieux plus agréables.
Nous partîmes à pied, portant chacun une paire de couvertures sur nos épaules, et quelques jours de vivres. C’est en vain que nous demandions du travail à toutes les maisons que nous rencontrions le long de la route; toute chance d’en obtenir avait été depuis longtemps saisie par quelques-uns des mineurs ruinés qui nous avaient précédés sur ce triste chemin.
Au bout de quelques jours, nous fûmes réduits, pour toute nourriture, aux navets que nous pouvions ramasser dans les champs avoisinant les maisons, échelonnées sur la route à des distances de dix ou quinze milles. Nous n’étions ni gras ni fiers quand nous arrivâmes à Fort Yale. Là encore nous essayâmes d’obtenir du travail, mais sans le moindre succès. A bout de forces et d’énergie, nous fîmes encore quatre milles pour gagner Emery’s Bar, où se trouve la station des bateaux à vapeur, nous proposant de solliciter de l’un des capitaines un passage gratuit pour Victoria.
Arrivés à Emery’s Bar, nous allumâmes un feu sur le bord d’un petit plateau et étendîmes nos couvertures, dans l’espérance de faire servir le sommeil à remplacer le souper. Un bateau était attendu le lendemain matin, et comme, à cette époque de l’année, il ne pouvait remonter jusqu’à Yale, nous entretenions le vague espoir de gagner un bon déjeuner à travailler au déchargement du bateau.
Voulez-vous souper avec nous?