Il n’était pas probable que qui que ce fût, dans une Babel pareille, se dérangeât pour nous donner des renseignements. Cependant je trouvai enfin un individu qui voulut bien répondre à mes nombreuses questions, tout en m’indiquant les puits qui représentaient les placers ou claims les plus riches.
Mon nouvel ami me dit que son nom était Jake Walker; qu’il était un de ceux qui avaient découvert le Caribou; que précédemment il avait travaillé à la recherche de l’or sur les bancs de sable du Fraser; et qu’il était venu en 1858 de la Californie, où, en 1849, ayant abordé comme matelot, il avait quitté son vaisseau pour courir aux mines.
Le pauvre homme faisait triste figure et ne nous cacha pas qu’il était réduit aux plus dures extrémités. Je l’emmenai donc à notre tente et il dîna avec nous. Pendant notre frugal repas, je lui dis qu’il me semblait fort étonnant qu’un homme expérimenté comme lui, et que tout le monde serait heureux d’employer, n’allât pas travailler sur l’un des claims où de simples manœuvres étaient payés seize dollars par jour. Sa réponse fut caractéristique:
«Voilà treize ans, me dit-il, que je suis mon maître, et je compte bien ne jamais travailler sous les ordres de personne. Il n’y a pas un marchand dans la vallée qui ne soit prêt à faire crédit au vieux Jake pour son ordinaire et son whiskey, et je finirai toujours bien par payer. Du reste, je vous parie l’océan Pacifique contre un verre d’eau douce que j’aurai fait fortune avant la fin de la saison.»
Honteux de ma présomption, je changeai de conversation et lui parlai du lit d’un torrent voisin appelé Jack of Clubs Creek, et lui demandai s’il avait examiné ce terrain.
«Oui, je l’ai examiné, dit-il, et je compte bien y réussir. Mais, il faut que je vous le dise, il sera difficile d’extraire l’or de cet endroit-là. Il faudra creuser profondément, dans un sol détrempé, et travailler comme des chevaux avant d’arriver à la couche d’argile. Par exemple, une fois là, si l’on n’est pas noyé avant d’y arriver, croyez-en ma parole, on y fera fortune.
»Tenez, continua-t-il, je veux faire une affaire avec vous. Je vois que vous avez des provisions pour deux ou trois mois, tandis que je n’ai ni provisions ni argent; mais j’ai payé mon claim, et il y a tout à l’entour autant de terrain que nous en voudrons acheter: si vous êtes des hommes, associons-nous et mettons-nous immédiatement à creuser un puits.»
Nous débattîmes l’affaire avec Jake et convînmes d’aller examiner les lieux le lendemain.
Jake passa donc la nuit dans notre tente, et au point du jour nous partîmes et atteignîmes la montagne Chauve comme le soleil venait de se lever.
De cette montagne descendent, dans différentes directions, de nombreux torrents qui ont creusé chacun leur vallée. Jack of Clubs Creek avait sa source à 100 mètres environ de celle de William’s Creek, et, d’après la théorie qui explique les gisements de l’or par l’action des torrents sur le flanc des montagnes, si William’s Creek était riche, Jack of Clubs devait l’être aussi. Partout, sur cette montagne, le quartz, matrice de l’or, abondait et faisait pressentir les richesses merveilleuses de l’intérieur.