Le bois s’étendant en demi-cercle autour de la clairière, le capitaine s’en alla d’un côté, en suivant la lisière du bois, et moi de l’autre, Joe restant à l’endroit où nous nous étions d’abord arrêtés. Lorsque nous eûmes atteint tous les deux notre poste, nous fîmes signe à Joe, et nous nous avançâmes tous ensemble vers le troupeau, de manière à ne lui laisser d’autre retraite que le lac.

Bientôt les élans nous aperçurent et, levant leurs belles têtes, ils aspirèrent bruyamment l’air et se formèrent en phalange serrée; puis le chef partit, et tous les autres le suivirent, se dirigeant le long du lac vers l’endroit où je me trouvais. Je les laissai arriver à une bonne portée et fis feu; le chef tomba. Les autres s’arrêtèrent d’un air étonné, puis, sentant soudain l’odeur du sang de leur compagnon, ils comprirent qu’un danger inconnu les menaçait, et, faisant volte-face, s’enfuirent dans la direction d’où ils étaient venus. Joe et le capitaine accouraient; se voyant cernés, les élans sautèrent dans le lac, mais trop tard pour empêcher deux des leurs de tomber sous nos balles.

Ayant fait, à l’aide d’une hachette que nous portions, un radeau de branches liées avec des cordes d’osier, nous plaçâmes notre gibier sur cette embarcation d’un nouveau genre, et, nous servant de perches, nous atteignîmes l’endroit où la petite rivière sort du lac. Le courant était si violent que nous ne pûmes remonter que de 2 milles, et surpris par la nuit tombante, nous quittâmes notre embarcation et nous en allâmes à travers bois, marquant les arbres à coups de hache tout le long du chemin, pour retrouver le lendemain l’endroit où nous avions laissé notre radeau.

Le jour suivant, avec l’aide de nos compagnons, nous amenâmes notre chargement de gibier à la maison. Un des élans fut laissé à Joe. Les deux autres, chargés sur notre canot, furent transportés à New-Westminster, où nous les vendîmes 30 dollars (168 fr.) pièce, les bois étant des trophées de prix. Nous y vendîmes aussi des canards sauvages dont nous obtînmes eighteen pence (1 fr. 80 c.) la paire. On voit que la chasse, même comme spéculation, n’est pas une mauvaise affaire dans cette partie du monde.

Quinze jours durant, nous jouîmes de cette délicieuse existence, ne faisant rien que pêcher, chasser, nous promener en canot, jusqu’à ce qu’enfin nos esprits aventureux s’échauffant de nouveau, nous résolûmes tous (à l’exception de Joe) de faire un petit voyage de découverte aux sources de la Squawmish, rivière qui se jette dans le golfe de Géorgie, à Burrard’s Inlet (baie de Burrard), près de l’embouchure du Fraser. Nous voulions savoir s’il y avait quelque chance d’y trouver de l’or. Aucun homme blanc n’avait encore visité ces lieux, et les Indiens passaient pour ne pas être animés d’intentions très-bienveillantes; aussi d’assez vives émotions nous attendaient dans cette expédition.

CHAPITRE XII
UNE EXPÉDITION DANGEREUSE

Ayant fait provision de vivres pour une quinzaine de jours, acheté quelques outils de mineurs, renouvelé notre provision de munitions, et nous étant procuré les services d’un Indien Squawmish qui avait exercé quelque temps, à New Westminster, la profession de guide, nous nous embarquâmes dans un grand canot indien.

Nous eûmes fort mauvais temps au départ et notre embarcation fut mise à la plus rude épreuve, lorsque nous eûmes à passer l’entrée de Burrard’s Inlet; mais elle flottait sur les vagues comme un canard, et nous n’eûmes aucun mal. Nous entrâmes alors dans le magnifique lac ou estuaire d’eau salée, long d’environ 40 milles (64 kilomètres), dans lequel se déverse la rivière Squawmish, le but de notre expédition.

Tout le reste du jour, par une pluie battante, nous fîmes force de rames et remontâmes l’estuaire sur une longueur de 30 milles. Ayant aperçu un petit courant d’eau douce descendant des collines, nous abordâmes à cet endroit et y plantâmes notre tente pour la nuit. Nous n’étions pas en pays ami, et chacun de nous eut à monter la garde à son tour pendant deux heures.

La nuit se passa tranquillement; nous n’avions point vu d’Indiens, car ils étaient presque tous à la mer, occupés à faire leur provision de poisson pour l’hiver qui approchait. Nos craintes se calmèrent donc sensiblement. Le jour suivant, étant partis de bonne heure, nous atteignîmes avant midi l’embouchure de la rivière. Nous nous dirigeâmes vers ce qui nous parut être la plus considérable de plusieurs bouches, et remontâmes sans peine le courant à travers un delta de terres basses et marécageuses, sur une longueur de 4 ou 5 milles.