La rivière changeait de caractère et devenait rapide et très-accidentée; nous arrivions au cœur même de la chaîne des Cascades, où nous devions trouver les traces géologiques des gisements de l’or, si toutefois il en existait. Un grand village indien, momentanément abandonné, était situé non loin de là; nous prîmes, pour la nuit, possession d’une des huttes, et, ayant rencontré quelques Indiens que l’âge ou la maladie avait empêchés de suivre les autres, nous obtînmes, à l’aide de notre guide, qu’ils nous louassent une paire de petits canots avec lesquels il nous fût possible de remonter le courant; notre grand canot était beaucoup trop lourd pour les eaux basses et rapides qu’il nous fallait affronter.

Le lendemain, nous fîmes plusieurs haltes pour explorer le lit de la rivière. Nous y trouvâmes de l’or, en si petite quantité que le produit n’aurait pas couvert la dépense. Le quartz ne manquait pas; mais il était trop dur pour qu’on pût espérer que les trésors qu’il contenait eussent été emportés par les eaux. Nous pûmes constater l’existence de nombreux dépôts de charbon de terre; et si jamais les incontestables richesses minérales de ce pays sont exploitées, l’industrie y trouvera réunies par la nature toutes les conditions nécessaires à son développement.

Pendant deux ou trois jours nous poursuivîmes ainsi notre route, jusqu’à ce qu’enfin toute navigation devînt absolument impossible. Alors nous dressâmes notre tente, la laissant à la garde de deux d’entre nous, pendant que le capitaine, Pat et moi, chargés de nos couvertures et de quelques provisions, partions, avec notre guide, pour finir notre exploration à pied.

La seconde journée de marche nous conduisit à la source de la rivière, située dans une passe élevée, au milieu même de la chaîne de montagnes. On dominait de là la chaîne de moindre hauteur qui circonscrit le Fraser à Lillooet, à environ 230 milles de son embouchure. De tous côtés ces montagnes nous offraient des traces évidentes de leur énorme richesse minérale, parmi lesquelles nous pouvions surtout distinguer des minerais de cuivre, de plomb et de fer. Nous y trouvâmes un village indien, gardé par quelques vieillards des deux sexes; mais ils n’appartenaient pas à la même tribu que notre guide, et, bien que voisins, ils pouvaient à peine se comprendre. Ces Indiens n’avaient jamais vu d’hommes blancs; ils en avaient seulement beaucoup entendu parler, et ils nous regardaient avec une surprise qui n’était pas exempte de terreur.

Nous leur donnâmes du tabac et un pain, ce qui leur inspira un peu de confiance; notre guide leur montrait tantôt les montagnes et quelques échantillons de nos minerais, et tantôt se frappait la tête et riait, pour leur expliquer que nous étions de pauvres fous peu dangereux.

Sur ce, un vieil Indien, le patriarche de la tribu, alla chercher dans sa hutte une petite boîte pleine de morceaux de quartz fraîchement brisés et couverts de pyrites de fer d’un jaune brillant. Le vieil Indien prenait évidemment cela pour de l’or, idole de l’homme blanc; et j’en ai connu bien d’autres que des Indiens qui s’y laissaient prendre. Ce fut avec beaucoup d’intérêt que j’observai ces échantillons, car, à première vue, je reconnus qu’un grand nombre de ces morceaux de quartz contenaient des fragments de minerai d’argent exactement semblables à ceux qui provienait des territoires de Washoe et d’Idaho.

Je fis mon possible pour obtenir quelques-uns de ces échantillons que j’aurais voulu faire essayer, mais mes offres n’étaient pas à la hauteur de la cupidité du propriétaire; plus je lui en offrais un prix élevé, plus il se faisait une haute idée de la valeur d’un objet que l’homme blanc était désireux d’avoir. J’essayai, par signes, de lui faire indiquer l’endroit de la montagne d’où provenaient ces échantillons; mais je ne pus obtenir de lui qu’un mouvement de bras qui s’étendait à tout l’horizon, après quoi il se retrancha dans ce silence absolu d’où il est impossible de faire sortir un Indien; si bien que, nos provisions s’épuisant, il nous fallut nous en retourner sans avoir acquis autre chose que les vagues indices des richesses infinies qui attendent, dans quelques siècles d’ici peut-être, de hardis aventuriers.

Nous rejoignîmes le lendemain soir, après une longue journée de marche, les deux camarades que nous avions commis à la garde de nos canots, et nous fûmes heureux de pouvoir jouir d’un jour de repos.

Nous résolûmes de retourner aussitôt à New-Westminster, et emmenâmes un des petits canots que nous achetâmes. Près de l’embouchure de la rivière, sur la déclivité d’une colline escarpée, nous tuâmes un mouton sauvage. C’est un animal très-rare, et qui ressemble plus à une chèvre qu’à un mouton; il a le poil long et des cornes comme celles d’un bélier de race anglaise.

Deux jours plus tard nous arrivions à l’endroit où nous avions campé pour la première fois sur les bords de l’estuaire de la rivière Squamwish. Nous avions attendu la nuit pour nous arrêter, dans l’espérance que nous ne serions pas observés par les Indiens qui occupaient un vaste camp dont nous voyions les feux à environ cinq milles de là. Assez tard dans la soirée, après avoir fait cuire notre souper à un petit feu que nous avions allumé derrière de gros rochers, pour le dérober aux regards perçants de nos voisins, nous avions remarqué l’absence de notre guide indien. En le cherchant de tous côtés, nous nous aperçûmes qu’il s’était enfui avec notre petit bateau et une bonne partie de nos provisions. Heureusement pour nous, nos armes à feu et nos avirons étaient dans notre tente sous la garde constante de l’un de nous: sans quoi le gredin nous aurait sans doute dépouillés tout à la fois de nos moyens de défense et de nos moyens de fuite.