Quelques instants après, tout étant prêt, le capitaine me dit à voix basse: maintenant, Dick! et, au risque de chavirer, je tirai brusquement la barre. Trois coups de feu se succédèrent rapidement, et je vis Squawmish Jack, notre ex-guide, tomber au fond du canot; l’Indien qui dirigeait la barque, blessé au bras, laissa échapper en même temps son aviron et l’écoute de la voile, et l’embarcation présentant le flanc aux vagues s’emplit d’eau et sombra.
Ce fut notre salut; car les autres canots interrompirent leur poursuite pour secourir leurs camarades qui, à l’exception de Squawmish Jack, tué roide sans doute, furent tirés de l’eau. Pendant ce temps, nous fîmes force de rames, et, ayant réussi à prendre le vent près d’un des promontoires qui bordent l’entrée de la baie, nous entrâmes dans le golfe.
Comme nous ne pouvions plus gagner l’embouchure du Fraser, nous prîmes quelques jours de repos dans le chenal de Plumper’s Pass et résolûmes ensuite de nous rendre tout droit à Victoria pour y passer l’hiver sans retourner à New Westminster. Nous y arrivâmes sans autre mésaventure, et ne fûmes pas fâchés, après notre téméraire expédition, de nous retrouver pour quelque temps au milieu d’une société civilisée.
CHAPITRE XIII
UN HIVER A VICTORIA
De grands et heureux changements s’étaient accomplis à Victoria depuis que nous l’avions quittée. La jolie petite ville contenait maintenant plus de dix mille habitants et grandissait à vue d’œil. D’immenses hôtels s’élevaient pour recevoir et héberger les chercheurs d’or. On construisait des entrepôts et même des églises. Je remarquai notamment, et non sans un vif chagrin, qu’une nombreuse troupe d’ouvriers carriers était occupée à faire disparaître, pour élever à leur place de vastes magasins, les rochers qui couvraient les terrains qu’avait voulu me faire acheter l’homme de loi dont j’avais fait la connaissance lors de mon premier passage à Victoria.
Mais je vis aussi d’autres indices qui me plurent beaucoup moins et qui m’inspirèrent même de sérieuses craintes. Des milliers d’hommes, sans ressource ni travail d’aucune espèce, s’attroupaient aux portes des bar-rooms, et quand ils rencontraient quelqu’un de leur connaissance moins pauvre qu’eux, s’attachaient à lui dans l’espérance d’en obtenir l’argent nécessaire au repas du jour. En longeant la rue du Gouvernement, je ne fus pas mis à contribution moins de quatre fois, et chaque fois d’un demi-dollar. Cela m’alarma fort, car ma bourse était légère et je ne voyais aucun moyen de gagner ma vie.
Pat, après être resté avec moi quelques jours, me quitta pour aller exercer, pendant l’hiver, sur l’une des scieries établies de l’autre côté du Puget sound (détroit du Puget), son ancien état de cuisinier; et, pour ménager mes ressources, je louai, dans une impasse un peu écartée, une petite cabane et y mis des provisions pour un mois, me promettant de ne pas faire le difficile et d’accepter tout travail qui me permettrait de retourner au commencement de l’été à notre placer.
Au bout de deux mois, mes provisions étaient épuisées; il ne me restait, outre les habits que j’avais sur le corps et qui étaient déjà en piteux état, qu’une paire de vieilles couvertures sans valeur.
Plus de cinq mille hommes n’avaient pour passer l’hiver d’autre ressource que la charité publique. Cependant, bien qu’à cette époque je fusse réduit la plupart du temps à m’envelopper le soir dans mes couvertures sans savoir d’où me viendrait le déjeuner du lendemain, je parvins à vivre sans emprunter à mes voisins et sans rien demander à l’hospitalité coloniale; mais j’eus des moments bien durs. J’avais passé trois jours sans manger et me traînais par les rues, me demandant si je n’entrerais pas mendier un dîner dans le premier restaurant venu, lorsque je me sentis frapper amicalement sur l’épaule. Je me retournai, et mon cœur bondit de joie dans ma poitrine, lorsque je reconnus mon vieil ami le capitaine, avec lequel j’avais navigué sur le Fraser.
«Eh bien, jeune homme, me dit-il, que faites-vous là à regarder cette fenêtre de restaurant comme si vous vouliez l’avaler? Venez prendre un grog avec moi.»