Nous en bûmes deux et j’en aurais bu davantage, car, à défaut de nourriture solide, j’étais décidé à me contenter de liquide, lorsqu’il me dit:
«Si maintenant nous allions souper à ce restaurant devant lequel vous étiez arrêté il n’y a qu’un instant? qu’en dites-vous? La traversée m’a aiguisé l’appétit.»
J’acceptai avec empressement, et, le capitaine m’ayant chargé de faire la carte du dîner, je ne me fis aucun scrupule de satisfaire mes propres désirs et de laisser languir la conversation pour donner toute mon attention au repas. Cependant mon compagnon ayant terminé me regardait; et comme je continuais à manger avec un appétit féroce, il finit par me dire:
«Parbleu! mon ami, vous me faites l’effet d’être singulièrement affamé; et maintenant je m’aperçois que les habits que vous portez sont tout à fait usés. Les temps ont-ils été si durs que cela, mon pauvre garçon?»
Je lui dis que ce repas, en dépit de tous mes efforts pour gagner de quoi vivre, était le premier que j’eusse fait depuis trois jours. Il sauta sur sa chaise.
«Et les gens d’ici se disent civilisés! Morbleu! tiens, mon fils, ajouta-t-il en plongeant sa large main dans sa poche, tiens, tu me rendras cela quand les temps seront meilleurs!»
En parlant ainsi et devenant pourpre jusqu’aux oreilles, il plaça devant moi une grosse pièce d’or de vingt dollars. Je ne pus retenir une larme lorsque je serrai la généreuse main de celui qui, pour la seconde fois, me sauvait des cruelles atteintes de l’extrême misère.
Vous me faites l’effet d’être singulièrement affamé.