Le lendemain matin, le capitaine repartit pour le Fraser. En me quittant, il me fit toutes sortes d’amitiés et m’exprima le désir de me voir bientôt le rejoindre pour faire avec lui quelques expéditions à travers les cañons. L’argent qu’il m’avait prêté me permit de vivre jusqu’au jour où je trouvai une place de camionneur dans une brasserie. J’étais assez satisfait de mon emploi; mais un soir, revenant tard par de mauvais chemins, je fus violemment lancé de mon siége sur la route et me cassai le bras. Une fois guéri, j’eus la bonne fortune de trouver une place d’aide-chimiste dans un bureau de vérification de l’or. Ayant fait autrefois, à la grande terreur des servantes, quelques expériences de chimie dans la cuisine paternelle et ayant, à l’école, failli suffoquer un appariteur au moyen d’un flacon d’acide chlorhydrique adroitement renversé dans son pupitre, au moment où il y mettait le nez, je me jugeai suffisamment apte à remplir cette fonction.
Après les jours de détresse que je venais de traverser, je trouvai fort agréable de remplir une place dont le seul inconvénient était le sentiment d’envie que je ne pouvais m’empêcher d’éprouver parfois à la vue des tas de poussière d’or que d’heureux mineurs nous apportaient pour les faire changer en barres brillantes, poinçonnées de façon à constater à tous les yeux leur titre et leur valeur.
Pendant que j’étais ainsi occupé, le printemps arriva, et, un jour, en allant à mon bureau, j’aperçus une affiche annonçant que des régates devaient prochainement avoir lieu. Je résolus de tirer parti de cette circonstance; je m’associai donc avec un jeune et vigoureux gaillard qui m’avait accompagné dans quelques parties de bateau, et nous nous fîmes inscrire pour toutes les courses à deux rames ou à un seul aviron. Au bout d’une semaine d’entraînement, nous nous jugeâmes de force à nous mesurer avec n’importe quels adversaires.
Le jour attendu arriva enfin; c’était avec des sentiments mélangés d’espoir et d’appréhension que nous mesurions du regard l’étendue que nous avions à parcourir, car de notre succès dépendait la chance que nous avions de retourner à notre placer, qui sans cela serait confisqué.
La distance à parcourir, à partir d’un pont qui traverse une partie du port jusqu’à une petite île qu’il fallait tourner avant de revenir, était d’environ deux milles, et comme nous devions disputer trois prix, nous avions de l’ouvrage devant nous.
Notre première course fut une course à deux rames, et nous n’eûmes affaire qu’à un seul bateau monté par deux robustes bateliers du port d’Esquimalt. Nous comprîmes, dès le premier demi-mille, que nous n’avions pas grand’chose à craindre de nos rivaux, qui n’étaient habitués qu’à de petites courses de moins d’un mille, du port aux navires en rade.
Les spectateurs en jugeaient tout autrement et regardaient comme frisant l’effronterie que nous eussions l’audace de nous mesurer, nous jeunes gens inexpérimentés, avec deux bateliers ayant dix fois notre expérience. Les spectateurs américains tout particulièrement nous poursuivaient de leurs sarcasmes; ils tinrent contre nous tous les paris que nous voulûmes accepter, sur le pied de trois à cinq contre un. Aussi notre carnet était-il rempli quand sonna l’heure du départ.
La course, ainsi que nous nous y attendions, fut très-mal disputée. Nos adversaires partirent avec force embarras, en gens sûrs d’une victoire facile. Ils nous distancèrent pendant le premier demi-mille; mais quand nous atteignîmes le point extrême de notre course, ils étaient déjà essoufflés, et nous les dépassâmes facilement. Lorsque nous arrivâmes, ils étaient, au grand étonnement des parieurs, considérablement distancés.
La course suivante était une course à un seul aviron, dans laquelle nous étions quatre engagés. Je jouai le jeu de mon ami, qui arriva facilement premier.
La dernière course de la journée fut une course à deux avirons, dans laquelle nous courûmes seuls, personne ne se souciant de nous disputer le prix. Cette journée nous procura de quoi retourner aux mines et recommencer à nouveaux frais notre entreprise. J’écrivis à Pat de revenir, et nos autres associés étant aussi prêts, nous repartîmes tous pour notre placer de Jack of Clubs Creek.