«Vous regardiez ce schooner? me dit-il en me montrant un charmant petit navire. Il est à vendre, et plût au ciel que j’eusse de quoi l’acheter! j’aurais bientôt fait fortune en trafiquant avec les Peaux-rouges. C’est un navire d’une trentaine de tonnes; je le chargerais de whiskey, et avec cela j’achèterais toutes les fourrures qui se peuvent trouver d’ici à Sitka.
—Oui, lui répondis-je, et vous vous feriez confisquer, à votre retour, et le bâtiment, et tout ce que vous auriez obtenu à vil prix des Indiens. Mais combien veut-on de cette goëlette?
L’Indien se mit sur son siège.
—Environ deux mille dollars, mais je n’en ai que mille, et malheureusement il n’est guère possible de trouver en ce moment à emprunter le restant de la somme.
—Peut-être, lui dis-je. Voyons, vous êtes un marin de profession, et vous savez que je ne suis pas tout à fait novice à ce métier-là. Si j’avais les autres mille dollars et si je vous proposais de nous associer pour acheter le navire et faire ensemble un voyage de commerce, que penseriez-vous de ma proposition?
—Par Jupiter! s’écria-t-il, c’est justement la bonne fortune que j’appelle de tous mes vœux! Si vous le voulez, c’est une affaire faite!»
Nous allâmes aussitôt inspecter le navire et, avant la fin du jour, nous en avions fait l’acquisition en commun. Nous eûmes alors à nous occuper de la cargaison, que nous obtînmes facilement à crédit comme propriétaires du navire, et nous passâmes quelques jours à courir la ville en quête des articles dont nous avions besoin: cotonnades de Manchester, farines, couvertures, mélasses, bottes, souliers et autres objets recherchés par les Indiens. Quant au whiskey, je refusai absolument d’en faire le commerce. C’était un grand sacrifice, car l’honnête négociant qui ne vend pas de whiskey aux Indiens est sûr de se voir distancer par des rivaux moins scrupuleux. Aussi mon associé me fit d’énergiques représentations, mais je restai ferme.
Cela fait, il nous restait à compléter notre équipage. Walton, naturellement, devait être capitaine, et moi je dirigerais les opérations commerciales. Nous engageâmes comme matelot un brave et robuste loup de mer, et je fis prévenir Pat, qui arriva le jour suivant, ravi d’être de nouveau dans ma compagnie. Ayant mis notre cargaison à bord, et, ayant régularisé nos papiers, nous partîmes pour une croisière de six mois parmi les sauvages.