Le Fort Rupert, à quelque deux cents milles au nord, fut le premier endroit où nous nous arrêtâmes, et, après avoir passé trois ou quatre jours à étudier les courants et les marées et à attendre le moment favorable, nous jetâmes l’ancre à la hauteur du village indien.

Walton et moi descendîmes à terre pour voir ce que les indigènes possédaient en fait de fourrures et pour leur offrir les marchandises que nous avions à bord. Les Peaux-rouges firent une grimace fort dédaigneuse quand ils surent que nous n’apportions pas de whiskey.

Cependant, poussés par leurs femmes, ils se décidèrent à mettre leurs fourrures dans leurs canots et à venir inspecter notre cargaison. Nous ne fîmes pas de très-bonnes affaires avec ces Indiens, qui étaient trop rapprochés de la civilisation et qui, pour cette raison, étaient de plus grands coquins et de plus incorrigibles voleurs que leurs frères sauvages.

De là nous nous rendîmes à Bella Coola, sur le continent, et puis, toujours en tirant vers le nord, à l’île de la Reine-Charlotte et à Fort Simpson; enfin, en quittant la rivière Stickeen, sur les frontières de la Colombie anglaise et de ce qui était alors l’Amérique russe, nous remontâmes loin au nord de Sitka jusqu’aux îles Aléoutiennes, près du détroit de Behring.

Nous étions, il faut l’avouer, de vrais contrebandiers dans cette dernière partie du monde; car le gouvernement russe ne souffrait dans ses eaux aucuns trafiquants étrangers autres que la Compagnie de la Baie d’Hudson, à laquelle il avait accordé le monopole du commerce dans la Russie d’Amérique; mais nous nous inquiétions fort peu de cette prohibition: nous savions qu’il n’y avait qu’un seul navire de guerre russe dans ces parages, et qu’il était confortablement à l’ancre dans le port de Pétropavlowski; nous n’étions donc point d’humeur à renoncer, par crainte d’un danger imaginaire, à un commerce qui, là plus que partout ailleurs, devait nous être avantageux.

Cette expédition nous procura une quantité de fourrures magnifiques. Les loutres de mer, les renards argentés et une foule d’autres espèces abondaient, et bien que nous eussions quelques difficultés à nous entendre avec des peuplades dont nous ne comprenions point les dialectes, nous réussîmes à nous défaire de presque toute notre cargaison, et dûmes prendre du lest pour notre retour.

Notre genre de vie était passablement monotone et fatigant. Aussi j’éprouvai un vif plaisir lorsque, ayant tout vendu, moins un petit stock que nous destinions aux habitants de la côte occidentale de Vancouver, nous nous décidâmes à revenir.

Nous avions fait d’excellentes affaires, et je me berçais de l’agréable idée que, ce voyage fini, je me trouverais assez riche pour pouvoir bénéficier d’expéditions futures sans y prendre part de ma personne.

CHAPITRE XVI
UNE TRISTE AVENTURE

En quittant l’île de la Reine-Charlotte, nous nous arrêtâmes à Quatseemo, au nord de l’île Vancouver, et nous y engageâmes un jeune indigène pour nous servir d’interprète le long de la côte.