Cet Indien, nommé Jack, nous fut très-utile et se montra d’une fidélité à toute épreuve.

Dans la journée, nous nous arrêtions parfois pour camper sur la côte, mais à la tombée de la nuit, nous gagnions le large, de crainte de quelque surprise des sauvages. Nous arrivâmes ainsi à un grand village situé sur le bord d’une petite rade naturelle, à quelques milles à l’ouest de la baie Esperanza. Nous y vendîmes ce qui nous restait de marchandises et nous songeâmes à regagner au plus tôt Victoria, dont nous n’étions plus qu’à quelques journées de navigation.

Ce jour-là le vent soufflait avec violence du nord-ouest, circonstance assez extraordinaire à cette époque de l’année (fin septembre), mais la baie était si complétement abritée par des collines boisées, qu’il nous était impossible de nous faire une idée de la force de la tempête qui agitait l’Océan. Ce ne fut qu’après avoir doublé une pointe de terre qui nous cachait la pleine mer, que nous nous en rendîmes compte. La marée était basse; il ne devait y avoir que peu d’eau au-dessus de la barre, et, à supposer qu’il y eût un chenal, nous ne le connaissions point, étant entrés à marée haute. De plus, le temps au dehors était si effroyable que, sans la crainte que nous inspirait le voisinage des Indiens, nous eussions été fort heureux de passer la nuit à l’ancre où nous nous trouvions.

Walton observait d’un œil vigilant ce qui se passait à terre, et il me signala deux ou trois fois l’agitation extraordinaire qui régnait parmi les sauvages. Un vieillard, qui, ainsi que notre guide nous en informa, était le chef, haranguait une foule d’hommes à l’entrée du village, et nous pouvions reconnaître à leurs gestes que nous étions l’objet de leur attention. Nous cherchâmes une explication naturelle à cette agitation dans le fait que nous étions les seuls blancs qu’ils eussent vus depuis longtemps, mais nous ne pouvions nous empêcher de nous dire que plus tôt nous nous éloignerions, mieux cela vaudrait.

Le chef haranguait la foule.

Notre Indien Jack, consulté sur ce point, corrobora nos pressentiments en nous disant qu’une petite goëlette russe, de la force de la nôtre, ayant fait naufrage sur ce point de la côte, l’année précédente, cette tribu avait massacré l’équipage jusqu’au dernier homme. Jack nous suppliait de partir à l’instant même, si cela se pouvait. Son conseil était évidemment désintéressé, car un Indien, s’il peut l’éviter, se soucie médiocrement de s’aventurer sur une mer orageuse.

Le récit de notre interprète était loin de nous tranquilliser, mais c’eût été folie que de vouloir traverser en ce moment les brisants de la barre, et nous cherchâmes avec notre longue-vue un endroit de la baie où l’eau plus unie indiquât l’existence d’une passe. Il nous sembla apercevoir des indices de ce genre tout à fait à l’extrémité opposée de la baie; mais nous jugeâmes qu’il serait dangereux de diviser nos forces en envoyant quelques-uns d’entre nous en reconnaissance dans le petit canot que nous avions à bord. Nous nous résignâmes donc à surveiller les mouvements des Indiens tant que le jour nous le permettrait, et, la nuit venue, à redoubler de vigilance.

A la tombée du jour, une activité nouvelle se manifesta parmi les indigènes. Ils se mirent à tirer leurs canots à terre, à les nettoyer, à les débarrasser de tout ce qui les encombrait. Le pauvre Jack nous supplia de gagner la haute mer à tout hasard, car, bien sûr, les Indiens allaient nous attaquer dans leurs embarcations aussitôt que la nuit serait venue.