Jemmy aux prises avec deux Indiens.
Je venais de mettre en place le feu de Bengale, lorsque j’entendis un coup violent frappé derrière moi, et, me relevant précipitamment, je vis Pat tenant encore la hache levée au-dessus du cadavre d’un Indien qui roulait à ses pieds.
«Vous l’avez échappé belle, me dit-il; ce maudit gredin s’était glissé sur le bordage et allait vous frapper par derrière de son javelot, quand je lui ai fait son affaire.»
La lumière soudaine du feu de Bengale paralysa nos adversaires et nous donna un instant de répit qui nous permit de recharger nos armes et de faire un affreux carnage parmi nos ennemis. La lueur qui se projetait au loin nous montrait à une très-petite distance de nous l’entrée de la passe. Nous mîmes aussitôt toutes voiles dehors pour forcer le passage, et, pour éclairer notre route, nous allumâmes quelques autres feux de Bengale, à la grande stupéfaction des sauvages, qui poussaient des hurlements de surprise et de rage en voyant que malgré tous leurs efforts nous allions leur échapper.
Cependant quelques-uns des plus téméraires continuaient à nous lancer des flèches. Nous étions presque hors de la baie et nous nous préparions à replier nos voiles pour faire face à la tempête, lorsque le pauvre Walton, poussant un grand cri, tomba mort, le cœur percé d’une flèche égarée.
La barre du gouvernail se mit à osciller et faillit me renverser lorsque j’accourus. Avant que j’eusse pu m’en emparer, un bruit horrible se fit entendre; nous touchions, et les vagues, dont l’écume eut en un instant éteint nos lumières, déferlaient sur nous. Mes compagnons accoururent, mais ce ne fut que pour voir combien notre désastre était complet.
Cher et brave Walton! les effroyables dangers qui nous entouraient ne purent m’empêcher de donner libre carrière à mon émotion depuis si longtemps comprimée. Je ne pouvais en ce moment penser qu’à lui, à lui qui, pendant toute cette affaire, était resté si bravement à son poste. Penché sur son cadavre, je pleurais comme un enfant, en pensant à sa mère, à ses sœurs, dont il m’avait si souvent parlé près du feu de notre petite cabine, et le cœur me manquait lorsque je me demandais comment je m’y prendrais pour leur annoncer cette affreuse nouvelle.
Cette pensée me rappela à l’horrible réalité. N’étions-nous pas perdus, perdus sans retour?
Notre situation était désespérée. Ce n’est pas que nous eussions pour le moment rien à craindre des Indiens, qui n’oseraient pas s’aventurer jusqu’ici avant le jour; mais d’ici là notre petit navire serait brisé en mille morceaux sur les écueils.