«Eh bien, capitaine, me dit Jemmy (je vous appelle capitaine, maintenant que le pauvre monsieur Walton est mort), je ne vois pas que nous puissions faire autre chose que de rester où nous sommes jusqu’à ce que la tempête se calme; si le vent tournait un peu et soufflait de terre, nous pourrions nous mettre dans le petit canot et nous en aller en côtoyant le bord.»
Le bruit des flots qui battaient furieusement les flancs de notre navire nous empêchait presque de nous entendre.
«Croyez-vous, lui criai-je, qu’avec le vent qu’il fait nous puissions passer la nuit entière sans être mis en pièces?
—Ce serait bien possible, car le navire est solide; mais nous aurons de nouveau les sauvages à nos trousses. Nous n’avons qu’une chose à faire, c’est de partir aussitôt que nous aurons la moindre chance de le faire. J’ai bien peur cependant que ce pauvre petit canot ne tienne pas la mer une minute.»
Le canot, abrité par le navire, flottait sous le vent, dansant comme un bouchon sur les vagues. Nous parvînmes, non sans peine, à réunir quelques provisions (biscuits, eau-de-vie, etc.) et des couvertures que nous nous tînmes prêts à jeter dans le canot; nous trouvâmes aussi quelques avirons de rechange, et je serrai précieusement dans ma ceinture quelques allumettes chimiques enveloppées dans un morceau de toile cirée. Alors chacun de nous mit dans sa ceinture ce qu’il avait de plus précieux, ceignit son revolver et attendit le moment favorable pour se confier à la légère et frêle embarcation.
Au bout d’une heure, le vent, comme Jemmy l’avait espéré, se calma un peu, puis recommença à souffler, mais du rivage. Nous cessâmes d’être secoués violemment sur l’écueil, et je conçus même l’espoir de sauver le navire quand la marée serait tout à fait haute, car la coque ne semblait pas fort endommagée et nous n’avions pas plus d’un pied d’eau dans la cale.
Ayant trouvé un de nos feux de Bengale, je l’allumai pour me rendre compte aussi bien que possible de notre position, et je vis alors qu’il n’y avait absolument aucun espoir de sauver le navire. Nous avions été poussés très-loin du chenal, au milieu de brisants, et il eût fallu un remorqueur pour nous en tirer. Les Indiens avaient complétement disparu.
La mer s’étant un peu calmée, nous plaçâmes dans la chaloupe le corps du pauvre Walton, ainsi que quelques objets de première nécessité, et nous nous embarquâmes. Une fois hors du chenal, nous pûmes doubler un cap, derrière lequel la mer se trouvait relativement calme. La tempête s’était apaisée, de sorte que nous pûmes gagner la haute mer et faire au pauvre Walton les funérailles du marin.
Au bout de huit ou dix jours, nous arrivâmes à Victoria, épuisés de fatigue, n’ayant que la plus triste des histoires à raconter, et la perspective d’un long hiver à passer non dans la misère, car nous avions eu soin de faire assurer notre schooner, mais avec la désolante pensée qu’avec notre navire nous avions perdu la petite fortune que nous avions si péniblement gagnée.
L’hiver se passa sans incident remarquable. Pat et moi, désormais inséparables, le passâmes ensemble, et dès le retour du printemps nous résolûmes de tenter une dernière fois la fortune aux mines, nous promettant que ce serait notre dernier effort, et que si le sort nous était encore défavorable, nous quitterions le pays.