CHAPITRE XVII
A LA DÉCOUVERTE DE L’OR
Nous étions décidés à abandonner définitivement Jack of Clubs Creek, et à faire notre dernière tentative sur un terrain vierge où nul homme blanc n’eût encore mis le pied. A cet effet, sitôt arrivés à William’s Creek, nous achetâmes pour un mois environ de farine, de lard et d’autres provisions; nous nous munîmes d’une pioche, d’une pelle, d’une poêle à laver le minerai, et nous prîmes la direction de la Bear River (rivière de l’Ours), ayant chacun sur notre dos une centaine de livres.
Bien que nous fussions à la fin de mai, la neige n’avait pas entièrement disparu, et nous en trouvions encore de deux à trois pieds dans les bois que nous traversions; ce qui, chargés comme nous étions, rendait notre marche très-pénible. Il n’y avait point de chemin tracé, et tout ce que nous pouvions faire était de suivre d’aussi près que possible le cours de la rivière, qui tantôt se précipitait impétueusement à travers les cañons, tantôt se perdait dans des marais couverts d’osiers. Le seul instant du jour où la fatigue du voyage fût tolérable était l’heure matinale où la neige était encore dure par suite du froid intense de la nuit. Aussitôt que le soleil se montrait, la surface de la neige fondait et il devenait impossible de faire plus d’une douzaine de pas sans enfoncer et buter contre les troncs d’arbre cachés sous la nappe blanche. Puis de temps en temps nous avions à escalader des pentes escarpées ou à suivre la crête de précipices s’élevant à pic au-dessus de torrents coulant à une profondeur vertigineuse.
Un matin, en me laissant glisser sur une pente couverte de neige, je faillis périr. Ne voyant, en regardant du haut de la montagne, qu’un talus très-uni présentant une pente à l’inclinaison d’environ 45 degrés: «Parbleu, dis-je, voilà une magnifique occasion de se reposer: je vais me laisser glisser jusqu’en bas. Viens-tu, Pat?»
Ce projet ne lui souriant point, Pat assujettit son fardeau sur ses épaules et se mit à descendre prudemment en mettant lentement un pied devant l’autre.
«Je tiendrai le déjeuner prêt pour quand tu arriveras au bas de la montagne», dis-je à Pat; et m’étendant sur le dos, mon paquet sous moi, je me laissai glisser rapidement sur la surface unie.
Soudain, à peu près à mi-côte, j’aperçus à 30 mètres devant moi le sommet d’un sapin se montrant au-dessus de la nappe blanche, et en regardant plus attentivement, je vis que, sur une assez grande étendue, les sommets d’autres arbres couverts d’une épaisse couche de neige formaient comme une continuation du talus sur lequel je glissais rapidement. Le précipice, mesuré du sommet à la base de ces sapins, devait être d’environ deux cents pieds, et quelques secondes de plus de cette glissade devaient m’y précipiter. A une très-petite distance de moi, un peu sur la gauche, était un jeune pin. Ne pouvant m’arrêter, je réussis à donner à ma course la direction de cet arbre, et, en passant, je l’embrassai et m’y cramponnai de toutes mes forces. L’impulsion acquise, doublée par le poids du fardeau que je portais, était si forte que l’arbre plia et que je craignis un instant qu’il ne cédât; mais il tint bon et je fus sauvé. Cet instant critique fut suivi chez moi d’une réaction nerveuse qui me laissa aussi faible qu’un enfant. Je remontai avec précaution, et j’aperçus bientôt Pat qui avait trouvé un peu plus loin un chemin que ne coupait point le précipice où j’avais failli tomber; j’étais complétement épuisé et je tremblais si fort que, ne pouvant plus porter mon paquet, je me mis à le faire rouler devant moi jusqu’à ce que nous eûmes atteint le bas de la montagne, où je calmai mes nerfs à l’aide d’un bol de thé que Pat s’empressa de me préparer.
Plusieurs jours de suite nous marchâmes ainsi, n’avançant que bien lentement, à travers un pays aussi accidenté. Nous étions déjà bien loin de toute habitation des blancs et seuls avec la nature, dans sa grandeur, sa beauté et sa sauvagerie primitives. La rivière s’élargissait ainsi que la vallée, et sur son cours s’entassaient çà et là des piles de bois mort, charrié et blanchi par les eaux. Des prairies naturelles s’étendaient sur les deux rives jusqu’au pied des montagnes, sur les flancs desquelles croissait une végétation qui du pin et du sapin allait, en diminuant sans cesse de force et de grandeur, se perdre dans les régions des neiges éternelles où rien ne rompait l’uniforme monotonie de cette blancheur éblouissante que quelques pics noirs et pointus, trop escarpés pour que les flocons de neige pussent s’y arrêter. Bien loin à l’est, à travers l’atmosphère limpide des montagnes, on pouvait distinguer sous toute espèce de formes, châteaux, pointes d’aiguille, les prodigieux sommets des montagnes Rocheuses. A la lumière d’un brillant lever ou d’un éclatant coucher de soleil, cette vue dépassait de beaucoup par son inexprimable grandeur tout ce que le pinceau de l’artiste peut rendre, tout ce que la parole du poëte peut exprimer.
A mesure que la vallée s’élargissait, l’air devenait plus chaud, la végétation changeait de caractère et la stérilité faisait place à la fertilité. Le climat était de deux mois en avance sur l’inhospitalière région du Caribou que nous venions de quitter. La neige avait depuis longtemps disparu dans les plaines: arbres, arbustes, fleurs sauvages, tout poussait ou s’ouvrait à la chaleur du bienfaisant soleil, et de tous côtés des baies se gonflaient sur les buissons. Le gibier abondait dans les bois autant que le poisson dans les rivières. La nuit nous entendions le cri de l’élan, le grognement de l’ours et l’aboiement du coyote (chien sauvage); et le jour la gelinotte et la perdrix traversaient presque à chaque pas notre chemin. Si l’on eût pu y arriver sans risquer cent fois par jour de se casser le cou, ce pays eût été un vrai paradis pour le chasseur ou l’amateur de la nature vierge. Nous faisions bombance avec tout le gibier et le poisson que nous tuions avec notre vieux revolver, ou que nous prenions avec un petit filet que nous avions fabriqué. Du reste la chasse ne nous faisait pas perdre de vue le but de notre voyage, et toutes les fois que nous rencontrions un endroit où il y avait la moindre probabilité de trouver de l’or, notre poêle à laver entrait en jeu. Nous obtînmes ainsi à plusieurs reprises de petites quantités du précieux métal, mais jamais assez pour nous faire espérer une exploitation fructueuse.
Un matin, après une marche fatigante de quatre ou cinq milles, nous aperçûmes sur le versant opposé de la vallée un ruisseau dont les bords nous offraient des apparences favorables à notre entreprise, et nous résolûmes de passer la rivière pour explorer le lit de ce cours d’eau.