Il ne fallait pas penser à traverser la rivière à l’endroit où nous étions. Un incendie avait détruit jusqu’au dernier morceau de bois sur un espace de plusieurs milles et il était impossible de faire un radeau.
A environ deux milles, au-dessus de nous, à un endroit où, la vallée se rétrécissant, la rivière se précipitait entre ses rives avec une rapidité terrible, nous avions observé un long et mince érable que l’incendie avait épargné et qui était resté couché en travers d’une rive à l’autre, dans la position où un ou deux ans auparavant, à en juger par les apparences, quelque Indien l’avait fait tomber pour effectuer le passage de la rivière. Mais ce long arbre était si mince! Figurez-vous une longue perche, la plus longue que l’on puisse imaginer, et encore toute hérissée d’un inextricable fouillis de branches.
Nous hésitions à nous aventurer sur ce pont étroit et fragile, car notre poids, auquel s’ajoutait celui des lourds fardeaux que nous portions, devait le faire balancer de bas en haut comme une corde mal tendue, et le moindre faux pas, le moindre coup de pied contre une des branches latérales nous aurait précipités dans le torrent impétueux où nous aurions infailliblement péri; nous suivîmes donc le cours de la rivière dans l’espoir de trouver plus bas assez d’arbres pour faire un radeau.
La fortune nous favorisa plus tôt que nous ne l’espérions, car deux ou trois milles plus bas nous vîmes au milieu de la rivière une île, et tout près du bord, de notre côté, un immense pin qui, se trouvant tout à fait seul, avait échappé à l’incendie.
Nous nous mîmes aussitôt à jouer de la hache, et nous le fîmes tomber de telle façon que sa tête porta en plein dans l’île et qu’il nous offrit un pont très-solide. Le bras de la rivière, de l’autre côté de l’île, n’était pas très-large et n’avait que trois pieds de profondeur; nous pûmes donc le traverser à gué, mais plus d’une fois la force du courant nous fit perdre pied; nous réussîmes cependant à gagner sans encombre la rive opposée. Nous nous hâtâmes de remonter le cours de la rivière jusqu’au ruisseau que nous avions observé, et comme la nuit approchait, nous fîmes du feu et soupâmes, après quoi nous allumâmes nos pipes, et ayant étendu nos couvertures sur des jeunes branches de pin, nous nous étendîmes les pieds contre le foyer.
Après nous être entretenus de nos espérances, chacun de nous s’étendit sur sa couverture, et nous fûmes bientôt plongés dans un profond sommeil. Environ deux heures après, autant que j’en pus juger à la hauteur de la lune, nous fûmes réveillés en même temps par un fort grognement poussé tout près de nous. Me levant en sursaut, je saisis la hache qui se trouvait à portée de ma main, pendant que Pat tirait le vieux revolver de dessous le sac de farine qui lui servait d’oreiller. L’éclat de notre feu qui brûlait encore nous empêchait de rien distinguer; mais nous entendions le bruit de pas lourds et mesurés. Nos yeux s’habituant peu à peu à l’obscurité, nous aperçûmes un énorme ours brun qui tournait autour de nous.
Cet animal, très-rare et d’une grande férocité, s’était probablement réveillé depuis peu de sa torpeur hivernale, et sentant, au sortir de sa caverne, l’odeur de notre cuisine, il était accouru pour satisfaire son appétit bien justifiable après une si longue abstinence.
Nous l’observâmes pendant quelques minutes, nous tenant sur le qui-vive, comme on le pense bien. Il continuait à tourner autour de nous, se maintenant à une distance d’une vingtaine de mètres. Que n’aurions-nous donné, Pat et moi, pour avoir en cet instant une bonne carabine! Nous suivions d’un œil circonspect les pas de l’animal, et voyant qu’il restait toujours à la même distance de nous, nous reprîmes quelque confiance et discutâmes le plan de défense que nous devrions adopter en cas d’attaque.
D’abord nous savions parfaitement que, tant que le feu brûlerait, il ne se risquerait pas à s’avancer jusque sur nous; mais sur un espace de plus de 100 mètres il ne restait pas un copeau de bois pour entretenir notre foyer, qui nécessairement devait s’éteindre au bout d’une heure ou de deux au plus. Il était évident, d’après l’obstination de maître Martin, qu’il était bien déterminé à ne pas s’en retourner bredouille et à se régaler de nos provisions ou de nos personnes. Or l’existence de ces dernières dépendait des premières, car, dans les pays montagneux et arides que nous avions à traverser, nous serions morts de faim en route si nous avions perdu nos provisions. Il fallait donc nous préparer à la lutte. Nos seules armes étaient le vieux revolver déjà mentionné, une hache et une pioche. Nous devions bien nous garder de provoquer notre ennemi par un coup de feu de nature à le blesser seulement et à lui faire surmonter même son horreur du feu. Il fallait attendre l’attaque et ne tirer que lorsque nous serions sûrs de le frapper dans un de ses organes vitaux. Avec quel soin j’examinai notre vieil engin de destruction, j’en graissai les rouages, et je m’assurai qu’il ne nous jouerait pas de mauvais tours! car s’il nous avait raté dans la main, comme cela lui était arrivé plus d’une fois, cela eût très-bien pu coûter la vie à l’un de nous.