Il fit feu sur l’ours.

Il y avait aussi des conditions stratégiques à considérer. Immédiatement derrière nous se trouvait une petite élévation de terrain d’environ trois pieds de hauteur, qui avait la forme d’un fer à cheval et qui pendant notre sommeil nous avait abrités contre le vent. Ce pouvait être, pour le cas où nous aurions à faire de l’escrime avec maître Martin, une position avantageuse.

Je proposai d’abord un plan qui ne péchait pas par le manque de hardiesse: c’était d’aller, en s’approchant de l’ours aussi près que possible, lui lancer un brandon enflammé à la figure, et de revenir se placer de nouveau sous la protection du feu avant qu’il eût le temps de se remettre de son émotion. Si le coup portait en pleine figure, cela pourrait l’effrayer assez pour qu’il se retirât; et si nous avions seulement le temps d’aller ramasser du bois pour faire un grand feu qui pût durer jusqu’au jour, nous serions sauvés. D’un autre côté, cela pourrait le jeter dans une rage folle et nous mettre dans une attitude de défense moins calme que si nous attendions patiemment qu’il nous attaquât. Mais la tête de Pat, en dépit de sa nationalité, était plus froide que la mienne.

«J’ai notre affaire, s’écria-t-il. Je reste où je suis et j’attends mon gentleman avec le vieux revolver. Quand il ne sera plus qu’à 10 mètres, je lui envoie une cheville dans le coffre, et je saute près de vous sur la levée. Vous, si je ne le tue pas du coup et qu’il s’élance après moi, vous vous tiendrez prêt à lui fendre la tête avec votre hache, et cela me donnera le temps de lui servir une autre dragée qui cette fois fera, j’espère, son affaire.»

Je me rangeai à l’avis de Pat, me contentant de substituer à la hache la pioche, arme plus lourde et tournant moins facilement dans la main, et nous nous assîmes près du feu, attendant les événements, mais en proie, je dois l’avouer, à de vives inquiétudes. A mesure que le feu baissait, le cercle que l’ours continuait à décrire se rétrécissait, et lorsque la dernière langue de flamme s’évanouit, il n’était plus qu’à une douzaine de mètres. Nous le suivions en tournant dans un cercle plus petit et gardant toujours le brasier entre nous et lui. A la fin, il s’arrêta, se leva lourdement sur ses pattes de derrière et, avec sa gaucherie apparente, fit vers nous quelques pas.

«Tire, Pat! m’écriai-je en levant ma pioche, prêt à la laisser tomber de tout son poids sur le crâne de maître Martin.

—Oui, mon ami, répondit Pat, voilà!» et faisant feu sur l’ours, qu’il atteignit en pleine poitrine, il courut se placer aussitôt sur la levée à côté de moi.

L’animal chancela; puis, avec un rugissement de fureur, s’élança vers Pat. Je le frappai sur le crâne avec la pioche; mais, comme j’avais dû frapper de côté, le fer, au lieu de lui entrer dans la tête, lui traversa l’épaule et s’enfonça dans la poitrine. Au même instant, Pat fit feu pour la seconde fois, et le monstre, touché au cœur, alla rouler près des cendres de notre foyer.

Ce fut avec un inexprimable sentiment de soulagement et de joie que nous contemplâmes notre ennemi gisant à nos pieds. Nous nous hâtâmes de rassembler tout le bois nécessaire pour entretenir un grand feu, résolus à nous assurer contre toute visite nocturne du même genre, et notamment contre celle de la femelle de l’ours, qui aurait bien pu venir à la recherche de son seigneur. Le feu flamba bientôt de nouveau, et, fatigués tout à la fois par la surexcitation de la lutte et la longue veille qui l’avait précédée, nous nous roulâmes dans nos couvertures et dormîmes d’un sommeil de plomb jusqu’au milieu du jour suivant.