Cet arbre, qui semblait être notre dernière ressource, à moins que nous ne descendissions beaucoup plus bas jusqu’à un endroit où nous trouverions des arbres pour faire un radeau. Nous étions si pleins du sentiment de notre richesse prochaine, que la valeur de notre existence avait augmenté à nos yeux de mille pour cent depuis l’instant où, de l’autre bord, nous avions examiné d’un œil soupçonneux ce même arbre et l’avions dédaigné. Le temps, d’un autre côté, avait désormais pour nous une telle valeur que nous ne nous sentions pas d’humeur à perdre trois ou quatre jours pour descendre le cours de la rivière: nous nous décidâmes donc à tenter le passage sur l’arbre, dont la souche fort heureusement était de notre côté.
Nous cachâmes, à la manière des Indiens, la moitié de nos provisions et les outils dont nous n’avions pas besoin; et, chargés de nos paquets beaucoup plus légers cette fois, nous nous mîmes en route.
L’endroit nous parut terrible vu de près. Au centre de la rivière, le poids seul de l’arbre lui faisait subir une dépression de deux ou trois pieds, et l’eau se brisait contre ce frêle obstacle; il était évident que le poids d’un homme le ferait encore plus enfoncer. Le courant, dans sa rapidité furieuse, détachait de temps à autre de la rive de gros rochers qui tombaient dans l’eau avec un bruit sourd, et il était à craindre que quelque débris flottant n’entraînât le frêle sapin qui devait nous servir de passerelle.
L’endroit nous parut terrible vu de près.
Cependant le rapide au-dessus de nous était long d’un mille et en droite ligne, de sorte que nous pouvions voir assez loin pour être sûrs qu’aucun accident de ce genre n’arriverait pendant que nous serions en train de passer. Pour ne négliger aucune chance de salut, nous changeâmes la disposition de nos paquets et les attachâmes en travers de la poitrine.
Nous tenions notre couteau à la main, prêts à couper la corde dans le cas où le pied nous aurait manqué et où nous serions tombés à l’eau.
Les chances de Pat eussent à coup sûr été assez minces, car il ne savait pas nager; mais même pour un bon nageur la question était de savoir si le courant le pousserait vers le bord ou l’entraînerait vers quelque gouffre.
Comme nous étions ainsi à délibérer sur la rive, peu ravis de la perspective qui s’offrait à nous, Pat regarda en amont et s’écria: «Pardieu! voici venir quelque chose qui va faire cesser nos hésitations!»