En effet, vers le haut du rapide commençait à paraître une masse informe d’arbres, de souches et de branches entremêlés. A chaque instant cette espèce d’île flottante s’accrochait à quelque projection de la rive, s’arrêtait quelques secondes, et, l’obstacle vaincu par la force du courant, reprenait sa marche.
«Je me risque, Dick!» s’écria Pat. Et, retroussant son pantalon, enfonçant son chapeau sur sa tête, il monta sur le tronc renversé et s’avança d’un pas ferme, évitant habilement les petites branches qu’il rencontrait çà et là. Nous ne pouvions passer en même temps, et j’attendis sur le bord, surveillant Pat, qui bientôt arriva au centre de la rivière où, l’arbre s’enfonçant sous lui, l’eau lui monta jusqu’à mi-jambes. Il chancela un instant; mais il reprit son équilibre, et bientôt je le vis, à ma grande joie, atteindre la rive opposée sain et sauf.
Alors vint mon tour. Tant que je fus sur la partie la plus grosse de l’arbre, tout alla bien; mais lorsque j’arrivai au centre, et que sentant l’eau me battre les jambes, je ne pus voir bien distinctement où placer le pied, la sensation que j’éprouvai fut absolument le contraire d’agréable. Comme Pat, je m’arrêtai quelques secondes pour reprendre haleine; mais, en levant les yeux, je vis que l’île flottante approchait; je ne pouvais rester là une minute de plus; je repartis donc; mais juste au moment où je venais de passer l’endroit le plus difficile et où j’approchais de la rive, je butai contre une de ces maudites branches latérales et faillis tomber. Le cœur en cet instant fut près de me manquer, toutefois je réussis à regagner mon équilibre; mais cela me causa un tremblement nerveux, et je sentis que je ne pouvais continuer à marcher d’un pas aussi sûr qu’auparavant; je me décidai donc à courir, et, étant arrivé ainsi tout près de la rive, je tombai moitié à terre, moitié dans l’eau; mais Pat, qui m’attendait, me saisit par les épaules et m’arracha à l’étreinte mortelle du courant où j’avais été si près de périr. Quelques minutes plus tard arrivait l’énorme masse d’arbres déracinés, brisant comme une paille l’arbre qui nous avait servi de pont.
Une fois la rivière derrière nous, nous nous sentîmes fort à l’aise, et, marchant d’un pas rapide, nous arrivâmes en peu de jours à William’s Creek.
La première chose que nous fîmes fut de faire enregistrer notre claim chez le commissaire du gouvernement. Il nous fallut décrire aussi exactement que possible l’emplacement et payer les droits de cinq dollars. Nous nous occupâmes ensuite de réunir les provisions et les outils nécessaires. Nous ne désirions pour le moment nous associer personne, le travail de deux hommes étant suffisant pour l’exploitation d’un claim où il n’était pas nécessaire de creuser de puits profonds; mais nous ne manquâmes pas de faire part en secret de notre découverte à nos anciens associés de Jack of Clubs Creek, et nous les engageâmes fort à venir aussitôt que possible choisir des terrains et s’établir auprès de nous.
Ce qui nous causait le plus d’embarras était de savoir comment transporter nos outils et nos provisions. Notre claim était à plusieurs journées de marche, et c’était tout ce qu’un homme pouvait faire que de porter jusque-là de quoi se nourrir en chemin. Il était donc évident que nous ne pouvions nous passer de mulets, et pour cela il nous fallait l’aide d’un marchand. Je frappai à plusieurs portes et n’essuyai que des refus. A la fin, je trouvai un juif allemand nommé Schwartz, qui avait ouvert récemment boutique et venait de recevoir du bas pays un certain nombre de mulets. Nos récits et la vue de notre or, qui ne ressemblait nullement à celui qu’il avait vu jusque-là (les marchands et les mineurs expérimentés savent très-bien dire à première vue de quelle creek du voisinage vient l’or qu’on leur montre), l’excitèrent au plus haut point; mais nous eûmes de la peine à nous entendre. Il voulait d’abord avoir, en échange des provisions et des outils qu’il fournirait, la moitié de tout ce que nous trouverions. Nous n’entendions point de cette oreille, et il eut beau nous raconter comment il avait été maintes fois victime de sa confiance, cela ne nous toucha nullement.
Enfin, après bien des débats, notre juif devenant plus raisonnable, nous conclûmes l’arrangement suivant: il s’engageait à nous fournir dix mulets avec leur chargement de provisions et d’outils, et à nous accompagner avec un seul homme qu’il laisserait avec nous pour veiller à ses intérêts; de notre côté, nous nous engagions à prendre 100 mètres carrés de terrain pour lui près des nôtres, à ne faire des 300 mètres carrés qu’un seul claim, et à payer, sur le produit brut de notre travail, 10 dollars par jour à l’homme qui le représenterait.
Le chemin devint très-mauvais.