CHAPITRE XVI
Mme d'Aulnoy et Mme de Villars.—Leur liaison avec Mme Colonna.—Passe-temps de la connétable dans son couvent.—Ses aventures dans le Prado.—Portraits de Mme Colonna par Mmes de Villars et d'Aulnoy.—Cinquième évasion.—Séjour de Mme Colonna chez le marquis de los Balbases, son beau-frère.—Trahison du marquis.—Elle se réfugie à l'ambassade de France.—Elle est conduite dans un couvent à quatre lieues de Madrid.—— Son retour à Madrid, son séjour dans un autre couvent, puis dans la maison du connétable.—Un amant de Mme Colonna.—Elle est conduite prisonnière dans la citadelle de Ségovie.—Scènes de violence.—Témoignages de pitié donnés à la captive par tout Madrid.—Pour sortir de la citadelle, elle consent à se faire religieuse.—Le noviciat.—Son refus de faire profession.—Dernière évasion.—Mort du connétable.—Mme Colonna à Passy.—Sa fin obscure.
A défaut des Mémoires de la connétable, nous aurons maintenant pour historiens de sa vie en Espagne deux femmes d'un esprit charmant, qui furent liées assez intimement avec elle, Mme d'Aulnoy et la marquise de Villars, alors ambassadrice de Louis XIV à Madrid, et qui fut la mère du héros. Avoir à citer de tels témoins, c'est une vraie bonne fortune. Le Voyage d'Espagne de Mme d'Aulnoy n'est-il pas, en effet, comme l'a dit Sainte-Beuve, «aussi piquant dans son genre que les Lettres du président de Brosses en Italie?» Il est écrit «dans la meilleure langue», et nous donne un avant-goût de Gil Blas. Et quant à Mme de Villars, ses lettres n'ont-elles pas fait «la joie» de Mme de Sévigné et de La Rochefoucauld? Saint-Simon ne l'a-t-il pas proclamée «une des plus spirituelles femmes de son temps [371]?»
Le séjour de Mme d'Aulnoy en Espagne ayant précédé celui de la marquise, c'est à elle d'abord que nous allons nous adresser, après avoir jeté un coup d'œil rapide et indispensable sur la révolution de palais qui venait de s'accomplir.
A cette époque, le débile et maladif Charles II, ayant atteint sa quinzième année, et s'étant aperçu que la Reine douairière, sa mère, Anne d'Autriche, le tenait dans une espèce de servitude, s'enfuit une nuit de Madrid, se jeta dans les bras de son oncle don Juan, le déclara son premier ministre, et relégua sa mère dans un couvent. Mme Colonna avait trop compté sur le bon vouloir de don Juan à son égard. Ce prince, cédant aux sollicitations de plus en plus pressantes du connétable, l'avait reléguée pour la quatrième fois dans le couvent de San Domingo el Real, mais, cette fois, «avec cette condition que, s'il lui arrivait d'en sortir, elle consentait que le Roi la livrerait à son mari [372]».
L'abbesse et ses religieuses, de plus en plus fatiguées d'avoir affaire à une telle pénitente, opposèrent une résistance désespérée aux nouveaux ordres de la cour de la recevoir, et elles résolurent d'aller trouver le Roi en personne, pour lui adresser leurs remontrances. A cette nouvelle, le jeune Charles II, éclatant de rire, s'écria: «J'aurai bien du plaisir à voir cette procession de nonnes qui viendront en chantant: Libera nos, Domine, de la condestabile.» Elles n'y allèrent pourtant pas et prirent le parti de l'obéissance [373].
La connétable passa quelques mois dans son couvent, sans faire de nouvelle tentative d'évasion, et Mme d'Aulnoy va nous raconter quels étaient ses passe-temps. La princesse avait gagné sans doute tourières, portières et guichetières, en sorte qu'elle était à peu près aussi libre qu'elle l'avait été à Rome.
«Quelquefois, le soir, elle s'échappait avec quelqu'une de ses femmes, et elle s'allait promener, le plus souvent à pied, en mantille blanche, au Prado, où elle avait d'assez plaisantes aventures, parce que les femmes qui vont là sont pour la plupart des aventurières, et les dames les plus distinguées de la cour se font un sensible plaisir quand elles peuvent y aller et qu'on ne les connaît pas [374].»