Le général Desaix m'a raconté que peu après son arrivée dans le Saïd plusieurs soldats de la vingt-unième demi-brigade d'infanterie légère ayant mangé des graines de ricin en assez grande quantité, ils furent saisis d'un vomissement violent et d'abondantes évacuations par les selles. Cette observation qui s'est représentée depuis, et les premiers avis pour éviter cette indisposition grave furent dus à ce général, passionné pour tous les genres de connaissances comme il l'était pour la gloire, et dont l'âme active voulait se concentrer à la paix dans l'étude des arts utiles et surtout de l'agriculture, occupation si estimable, et qui a fait le délassement de plusieurs grands hommes de guerre comme lui.
Le citoyen Barbès, l'un des médecins de l'armée envoyé par l'école de Montpellier, me remit le 3 nivôse des notes sur les maladies observées en frimaire dans l'hôpital militaire du Vieux-Kaire.[7]
Le 15 nivôse, l'ordonnateur des lazarets, sur l'invitation du général en chef de se concerter avec le médecin en chef de l'armée, écrivit à ce dernier pour lui faire part des accidents arrivés à Alexandrie, et lui demander son avis sur ce qu'il était le plus prudent d'employer, ou du brûlement total des effets des pestiférés, ou de leur lavage et sérénage. Le médecin en chef répondit le même jour que, vu la difficulté d'employer la lessive d'acide muriatique oxygéné, le brûlement était une mesure indispensable, parce qu'elle était la seule qui pût vraiment assurer de la destruction de la matière de la contagion. L'action du lavage ordinaire et du serein peut n'enlever qu'imparfaitement cette matière, et souvent même l'étendre sur une plus grande surface, ou lui faire pénétrer plus profondément certains corps, en particulier les étoffes. En mettant cette opinion sous les yeux du général en chef, il fallut lui observer que cela pouvait entraîner beaucoup de dépense, soit par la perte des fournitures appartenant à l'état, soit pour les indemnités qui seraient infailliblement réclamées par les particuliers. Le général ne fut point arrêté par ces considérations, et il répondit comme le héros du Tasse quand il rejette la rançon d'Altamore: Je suis venu ici pour fixer l'attention, et reporter les intérêts de l'Europe sur le centre de l'ancien Monde, et non pour entasser des richesses. On a depuis cette époque brûlé les effets des pestiférés ou suspects de peste toutes les fois qu'il a été possible d'en disposer. Malheureusement la cupidité, encore plus que la négligence, s'est souvent opposée à l'entière exécution de cette mesure.
Le général Dugua avait pris le commandement de Damiette: extrêmement attentif à tout ce qui peut tenir à la conservation et au bien-être des troupes sous ses ordres, il faisait des visites journalières dans les hôpitaux, et adressait, sur cet objet, de fréquents rapports au général en chef, qui m'ordonna de lui rendre un compte particulier de l'état des hôpitaux de cette place.
Les lettres d'Alexandrie, du 2 nivôse, arrivées au quartier-général de l'armée le 17 du même mois, confirmaient et circonstanciaient le développement de la contagion dans l'hôpital de la marine. Déjà un infirmier et un volontaire avaient donné des soupçons alarmants dans les hôpitaux militaires, et on avait pris le parti de les isoler promptement. Le général Marmont, commandant de la province, déploya, dès le moment de l'invasion, la plus grande et la plus sage activité; il fit établir dans une vaste mosquée un hôpital d'observation, et ouvrir un hôpital spécial pour les pestiférés; il éloigna les troupes de l'intérieur de la place, il publia un règlement, et organisa une surveillance rigoureuse sur la ville, les deux ports, et les hôpitaux.
On comptait, à l'époque indiquée ci-dessus, douze à quinze morts, parmi lesquels cinq officiers de santé attachés aux hôpitaux de la marine.
Les musulmans, les juifs, et les chrétiens qui forment la population d'Alexandrie, ne ressentaient point les atteintes de l'épidémie.
Les maladies régnantes dans les hôpitaux militaires étaient de vieilles diarrhées, des dysenteries, et quelques cas de scorbut.
Je fis le 21 nivôse le rapport suivant au général en chef:
Au quartier-général du Kaire, le 21 nivôse an VII