Comme on avait répandu l'alarme, il a fallu faire un rapport mesuré, et aussi rassurant que possible, en indiquant pourtant soigneusement les moyens préservatifs.
Tous les faits que j'ai pu recueillir jusqu'à présent paraissent prouver l'existence d'une maladie pestilentielle. L'avis des hommes sensés de ce pays est que nous avons positivement la peste, et je ne suis plus éloigné de partager leur opinion; ils ajoutent que ce fléau n'avait pas paru dans leur contrée depuis quarante ans. Les bubons, il est vrai, ne paraissent guère qu'aux parotides; mais c'est parce que les malades sont presque tous en bas âge: circonstance, qui, bien que remarquable, ne change rien à la maladie. D'ailleurs deux militaires viennent d'entrer dans l'hôpital avec une prostration des forces plus absolue que dans les affections du caractère le plus malin, dépravation ou absence totale des forces intellectuelles, pétéchies, et bubons dans les aines.
Le malade, dont il est question dans le rapport, est un pharmacien de troisième classe; il est au sixième jour de sa maladie, et donne peu d'espoir de guérison; il a conservé l'usage de sa tête; les bubons ont paru dans les deux aines le troisième jour de l'invasion: je ne lui ai pas découvert de pétéchies; le quatrième jour il a eu des faiblesses fréquentes, les traits de la figure se sont altérés, son état a été de plus en plus critique.
Le premier jour de l'invasion, je donnai au malade un vomitif en lavage, je le mis à l'usage des sudorifiques pour tâcher de porter à la peau; ce moyen n'ayant pas réussi, je me suis borné à tenir les émonctoires libres, et surtout à soutenir les forces en employant des fortifiants énergiques; c'est dans ces vues que j'ai fait successivement appliquer les vésicatoires aux jambes, puis aux bras; mais sans beaucoup de succès.
Je vous envoie le mouvement de l'hôpital depuis sa formation jusqu'à ce jour.
Les maladies régnantes ont été jusqu'ici de nature catarrhale; plusieurs n'ont été attaqués que d'un rhume simple, d'autres, de pneumonie catarrhale. Les boissons chaudes, adoucissantes, les vésicatoires sur la partie, et les expectorants un peu forts vers la fin de la maladie ont été les remèdes le plus généralement employés. J'ai perdu quelques malades attaqués de dysenteries anciennes, et que les fatigues d'une longue route, et l'humidité, avaient réduits à la dernière extrémité: les signes les plus certains de la mort chez ces malades étaient le hoquet, la noirceur et la sécheresse de la langue, et un sentiment de resserrement au creux de l'estomac: dans cet état le camphre mêlé dans toutes leurs boissons était le seul remède qui leur procurât du soulagement. Deux malades sont morts de fièvres bilieuses putrides: parmi ceux qui sont morts ou blessés il s'est présenté un troisième cas de cette espèce; le malade a été attaqué deux jours avant de mourir d'une érysipèle qui occupait presque toute l'étendue des cuisses.
Le nombre des fiévreux ne va pas au-delà de trente.
Nous sommes à la veille de manquer de médicaments essentiels; nous n'avons plus de cantharides.
J'aurai le plus grand soin de vous instruire de tout ce qui pourra survenir d'intéressant dans mon service.
Signé J. B. Bruant.