Comme il se trouvait en ce moment à Saint-Albert, il ajoutait:

Je suis allé au tombeau de Mgr Grandin. Je l’ai prié, lui disant: «Votre corps est ici; votre âme est au ciel. Il y a cinquante ans, vous avez reçu mes vœux de religieux oblat, veuillez en recevoir aujourd’hui la rénovation, que je prononce à vos pieds.» Cela m’a fait du bien.

Entre son arrivée au fort Providence et son oblation, le Père Grouard avait fait sa première tournée apostolique au fort Simpson sur le fleuve Mackenzie et au fort des Liards sur la rivière du même nom, affluent du Mackenzie. Nous le retrouverons plus tard en ces parages.

Disons tout de suite que les années qu’il appelle «les meilleures de sa vie» furent dépensées à l’évangélisation de la grande tribu des Esclaves, soit au fort Providence, soit au fort Simpson, soit au fort des Liards, soit au fort Nelson, soit dans les camps disséminés de l’un à l’autre de ces forts.

Il demeura le missionnaire des Esclaves jusqu’à l’automne 1874.

Comme exemple, que l’on devra généraliser et reporter au tableau d’honneur de tous les missionnaires de cette époque, Sa Grandeur ne nous en voudra pas de publier ici une courte lettre—un communiqué—qu’elle a peut-être perdue de vue, mais que Mgr Taché, son destinataire, eut soin de conserver. Nous ajouterons, à chaque relais, le chiffre des distances que représentera l’étape parcourue:

Mission de la Nativité, 27 décembre 1869.

Monseigneur et très cher Père.—J’espère répondre au bienveillant désir que m’exprime Votre Grandeur, en venant lui faire simplement l’exposé stratégique et laconique de la vie de juif errant que j’ai continué à mener depuis ma lettre de 1868.

Le 12 mars de l’année dernière (1868), au passage du courrier d’hiver au fort Providence, je menai un traîneau et des chiens jusqu’au fort Simpson (255 kilomètres), car il y avait fort mauvais temps, beaucoup de neige, beaucoup de bordillons, et l’express n’aurait pu emmener mon petit train. Du fort Simpson, je renvoyai ma traîne et mes chiens à la Providence et je m’acheminai vers le fort des Liards (350 kilomètres) et le fort Nelson (240). Cependant je dus laisser tout mon bagage et me contenter d’une couverture. Je pus toutefois obtenir d’embarquer sur le traîneau du bourgeois ce qu’il y a de plus indispensable pour la sainte messe. J’arrivai le 5 avril au fort Nelson, après avoir marché tantôt la nuit, tantôt le jour, suivant le temps qu’il faisait, mais presque toujours dans la neige fondante et dans l’eau.

Du fort Nelson, je descendis au fort des Liards (240), en canot d’écorce d’épinette (espèce de sapin). Ces canots sont employés, je crois, rien que dans la rivière des Liards, et, dit-on, dans la rivière la Paix. C’est une très fragile embarcation, faite d’une seule écorce, repliée et tendue par de petites baguettes, grosses comme le doigt, placées d’environ six pouces en six pouces, et retenues à chacune de leurs extrémités par une plus large baguette qui court tout le long du canot et sert de maître. Les sauvages, qui vivent tous au large, dans les terres, viennent chaque printemps sur le bord de la rivière, lèvent les plus belles écorces dont chacune fait un assez grand canot, descendent le courant jusqu’au fort, et, arrivés là, ils jettent leurs canots ou les laissent sur la grève, et s’en retournent à pied, à travers le bois. C’est ainsi que le canot avec lequel je descendis ne me coûta que la peine de le prendre. A mon tour, je le laissai en arrivant. On en rencontre souvent sur le bord de la rivière. Ces canots peuvent se faire en une demi-journée; mais ils durent fort peu de temps...