Du fort des Liards à Simpson (350) et à la Providence (255), je retournai avec les barges...
Je repartis de la Providence au commencement de décembre pour reconduire le Père Gascon à Saint-Joseph, Grand Lac des Esclaves (270). Je n’y restai qu’un jour, voulant être de retour pour Noël à la Providence (270). A la Providence, un voyage aux malades et trois voyages pour chercher des orignaux tués par nos chasseurs (pas moins de 200 kilomètres en tout). Vers la fin de février, revenu à Saint-Joseph avec Mgr Faraud (270). De retour à la Providence (270), reparti pour le fort Simpson (255), puis pour le fort des Liards (350). Passé là le printemps; descendu au fort Simpson (350); resté là une semaine; remonté à la Providence (255); continué jusqu’à la rivière au Foin, dans le Grand Lac des Esclaves (130); de retour à la Providence (130), attendant les barges du Portage la Loche. A leur arrivée, embarqué pour le fort Simpson (255); puis pour le fort des Liards (350), puis pour le fort Nelson (240). Revenu au fort des Liards, vers la mi-octobre (240); vivant là en ermite jusqu’au 18 novembre; parti ce jour pour descendre au fort Simpson (350), où j’arrivai le 25; reparti le 30, et arrivé le 4 décembre à la Providence (255), ayant fait en cinq jours ce qui prend ordinairement sept jours; reparti le 6 décembre au soir, et arrivé le 10 au Grand Lac des Esclaves (270), ce qui demande régulièrement six jours; reparti le 13, et arrivé ici, au lac Athabaska (490), faisant en six le trajet de dix jours. Je repartirai après le jour de l’an pour le fort des Liards (1.365). (Total: 8.345 kilomètres).
J’ai fait tous ces voyages d’hiver sur mes jambes, et, les trois quarts du temps, battant la neige devant les chiens. J’ai eu la satisfaction de chanter successivement la grand’messe au fort Simpson, au fort Providence, au fort Résolution, au fort Chipewyan, les premier, deuxième, troisième et quatrième dimanches de l’Avent.
Vous demanderez peut-être pourquoi je suis venu au lac Athabaska. Pour faire visite à mon ancien et bien-aimé compagnon, le Père Eynard, faire connaissance avec le Père Laity, et revoir la Nativité, le berceau de ma vie de missionnaire. Le bonheur que l’on goûte en revoyant quelque ami ne compense et ne surpasse-t-il pas infiniment les petites misères du voyage?
L’année suivante, d’un ton moins allègre, le Père Grouard écrira à Mgr Taché:
Mission de la Providence, 5 décembre.—... Je ne suis plus missionnaire ambulant du fort Simpson, du fort des Liards et du fort Nelson. On m’a rogné les ailes, et l’on m’a confiné dans une belle cage... Je dois confesser, sans humilité, que je n’ai pas les qualités requises pour les fonctions qui me sont imposées. Je suis de nature un peu sauvage et d’humeur aventureuse et vagabonde. En outre, je me crois juste assez de religion pour pouvoir honnêtement enseigner le catéchisme aux pauvres Indiens; et c’est pourquoi je m’estimais, avec présomption peut-être, capable de remplir les devoirs de missionnaire ambulant. Mais il y a loin de là au métier de maître des novices que je fais maintenant, et de directeur de religieuses, que je dois subir aussi! Ce qui me console c’est que la responsabilité du choix de ma personne pour la charge que l’on m’a confiée repose sur mes supérieurs. Je me considère comme une cheville entre leurs mains, et ils peuvent me planter dans n’importe quel trou qu’ils voudront. Je ne pousse cependant pas la perfection jusqu’à n’avoir point de préférences pour mon ancienne vie. Qui me rendra la solitude, la liberté, le dégagement des affaires, l’attention à moi seul et à mes sauvages? Donner des ordres, surveiller autrui, pourvoir aux besoins de tout le monde, au temporel surtout, sont des choses pour lesquelles j’ai une antipathie invincible...