En revanche, j’ai fait un progrès notable, et que je vous communique avec une certaine fierté. C’est que le Frère Boisramé m’a dompté à la scie, cet hiver, et que nous sommes devenus, lui et moi, de fameux scieurs de long. Pour commencer, nous avons scié 1.300 planches, ou madriers, et nous nous proposons d’en scier bien davantage, l’année prochaine, pour notre future chapelle...

L’année 1873 réduisit à l’état de ruine la forte constitution du Père Grouard. On le crut perdu pour les missions. L’une des conséquences, et non la plus grave, de son délabrement était une extinction de voix si complète qu’il ne lui était plus possible de célébrer la sainte messe, ni même de parcourir autrement que des yeux les pages de son bréviaire. Mgr Faraud l’envoya chercher en Europe les soins des spécialistes.

Le missionnaire quitta le fort Providence, où il avait tenu jusqu’au bout, l’automne 1874.

Deux ans de l’air natal et du traitement des médecins de France lui rendirent la santé.

Entre temps, il s’outilla davantage pour le bien des missions, apprenant la typographie, la reliure, et se perfectionnant dans la peinture:

J’ai trouvé, dit-il, le moyen d’employer une partie de mon temps d’une manière profitable, en allant prendre des leçons de dessin chez les Frères des Ecoles Chrétiennes; et je pourrai, j’espère, faire des peintures moins grotesques que celles que j’ai laissées à la Providence et au fort des Liards.

Les peintures murales de Mgr Grouard se rencontrent sur presque tous les maîtres-autels, depuis Saint-Albert jusqu’au fond du Nord.

Au fort Dunvégan, mission trop pauvre pour fournir les vulgaires guenilles dont il se contentait, il peignit, grandeur naturelle, la scène de la mort de Notre-Seigneur, avec Marie, Jean et Madeleine, sur une peau d’orignal.

—Prends ton mousquet, avait dit le missionnaire à un sauvage Castor, et va me tuer un gros orignal. Choisis-le bien, et surtout ne lui troue pas la peau avec ta balle. Tire dans la tête.

Ainsi dit, ainsi fait. Le tableau, aussi frais et impressionnant encore qu’en 1883, a été enlevé, en 1919, à la chapelle abandonnée de Dunvégan et transporté dans l’église des Oblats de la ville naissante de Peace River.