C’est la femme, par-dessus tout, que la superstition dénée maintient en défiance. Elle ne doit pas enjamber le bonnet ou le fusil d’un homme: il ne tuerait plus rien; ni marcher sur une peau d’ours: la maladie envahirait le camp; ni voguer par-dessus les filets tendus: les poissons se déprendraient; ni toucher, de sa langue, la langue d’un caribou: le caribou, devenu bavard, ipso facto, irait raconter à toute son espèce les défauts des Dénés. Il est interdit très spécialement à la femme de palper et de manger le muffle de l’orignal, morceau de noblesse réservé à l’homme: l’animal quitterait les bois devenus les gémonies de sa honte.

Malgré la vénération que les Indiens conçurent pour les Sœurs de Charité, dès leur apparition, ils cessèrent d’apporter, à la mission de la Nativité, les muffles des orignaux que les missionnaires leur achetaient, de peur que les femmes de la prière vinssent à en manger. A la mission de la Providence, ils consentirent à donner le muffle avec la bête, mais en exigeant la promesse formelle que les religieuses oncques n’en verraient le goût. Il n’y a que peu de temps que l’interdit a été levé par les Montagnais et les Esclaves, à l’égard des Sœurs Grises. Il ne le serait pas de sitôt chez les Plats-Côtés-de-Chiens.

Les Pères Roure et Duport furent les témoins d’un fait récent qui montre à quelle cruauté la superstition peut encore mener quelques-uns de ces sauvages. Un loup rôdait autour d’un campement Flanc-de-Chien. On savait qu’il avait mangé un homme; et tous se tenaient sur le qui-vive, non pour l’attaquer, mais pour le fuir, car d’avoir dévoré la chair humaine rendait le carnassier tabou, inviolable. Un jour, le loup fut aperçu, s’acheminant, du haut d’une colline, vers la loge d’une famille. L’homme prit sa carabine et se sauva dans le bois, tout en défendant à sa femme de remuer. Comme la bête fonçait sur elle, la malheureuse saisit une hache, s’adossa à un sapin, déposa son enfant entre ses pieds et le pied de l’arbre, et soutint la bataille. Labourée de griffes et de crocs, elle parvint à écarter le monstre d’une main, et, de l’autre, à l’assommer. Les cris et les beuglements apaisés, l’homme jugea que le danger était passé et rentra. Voyant le loup pantelant sur la neige, la gueule rouge du sang de la brave mère, il s’emporta d’une colère de démon:

—Comment! lui hurlait-il, tu as tué un loup qui avait mangé un Déné! et avec le fer de ma hache, à moi, un homme! et toi, une femme! Je n’ai plus qu’à te tuer toi-même!

Il l’eût fait, s’il ne se fût souvenu, en voyant le crucifix suspendu dans le wigwam, qu’il était chrétien.

Pauvre femme dénée! Elle sait aujourd’hui qu’elle a une âme; on lui laisse la vie; on lui accorde une certaine déférence pour ne pas déplaire à Dieu; mais combien lui reste-t-il à souffrir des vieilles superstitions, si lentes à mourir!

Ainsi que n’endure-t-elle pas encore, aux heures, aux jours, aux semaines, où la charité devrait s’incliner, tout en respect et en bienfaisance, vers sa faiblesse! Les Dénés ont pratiqué cruellement, à son endroit, par un froid égoïsme, par la seule crainte qu’il leur arrivât malheur, s’ils se relâchaient de leur intransigeance, les prescriptions que l’Ancienne Loi imposait aux juives, doucement et par symbolisme de la purification spirituelle.

La séquestration s’inflige à la jeune fille qui passe de l’enfance à l’adolescence, et se renouvelle jusqu’au terme de son âge mur. De plus, lors de sa première séquestration, elle ne doit rien manger d’agréable: elle deviendrait gourmande. Elle ne doit pas voir un couteau neuf: elle deviendrait paresseuse. Elle ne doit pas soulever le voile dont on lui cache la figure: elle deviendrait tête en l’air, etc...

Séquestrer veut dire, en loi indienne, séparer complètement de la famille et du camp. La femme tabou doit sortir de la tente, ou de la maisonnette, en rampant, par une ouverture basse, ménagée à son intention. Elle aura, au plus, un abri provisoire en branchages. On lui fournira aussi un peu de bois et de nourriture, avec mille précautions. Victime des intempéries et des malaises, beaucoup meurent de froid, de faim, ou brûlées, dans ces réduits, à portée de voix du campement, et appelant en vain au secours.

Lorsqu’elle devient mère, l’épouse est soumise à une dureté redoublée dans sa séquestration. Revêtue des plus mauvais habits, puisqu’il faudra les détruire à son retour, toute seule, à moins qu’une vieille charitable se dévoue à l’assister, elle va s’établir dans la forêt; et là, elle attend son heure. Elle place son enfant dans une mousse préparée et le réchauffe contre son sein. S’il meurt de froid, malgré sa tendresse, l’Indienne suspendra le petit cadavre aux branches d’un cyprès, afin de la soustraire à la dent des loups, et viendra lui chanter, jusqu’au dégel de la terre, la romance de sa douleur. Quelquefois, elle suit de près son enfant dans la mort. Mgr Clut rencontra, par 47 degrés centigrades au-dessous de zéro, une jeune mère, brûlante de fièvre, avec son nourrisson tremblant dans ses bras. L’évêque baptisa le petit, ayant eu toutes les peines à trouver une marraine qui consentît à le toucher tandis qu’il était impur. A un parrain, il ne faut pas songer alors. L’enfant expira, le jour même. Le lendemain, la mère succomba à son tour, dans sa fosse de neige, à quelques pas de la tente où elle voyait pétiller un joyeux foyer, et où elle entendait rire et chanter son mari, avec ses autres enfants. Elle était impure: nul ne pouvait se souiller, en la portant près d’un feu de famille.