La séquestration dure deux mois pour la mère et pour le nouveau-né, si c’est un garçon; trois mois, si c’est une fille. Après quelques jours cependant, le code sauvage mitige sa rigueur: il est permis à la femme d’occuper le coin aux débarras de l’habitation, mais personne ne lui parlera; pour ses repas, elle aura les restes; les quelques objets mis à son usage seront tenus à part, et anéantis à la fin de l’épreuve.

Si, au temps de la naissance, la tribu se trouve en marche, la femme se retire dans l’écart du bois; et, quelques heures après, portant l’enfant sur son dos, elle reprend ses raquettes pour rejoindre la caravane, au campement indiqué. Cette marche est le martyre de la femme dénée. En tout temps de ses séquestrations légales, elle ne peut suivre le chemin battu par les autres, de peur de paralyser les chasses, les pêches, et d’attirer sur les hommes et sur les chiens des sorts mortels. Force lui est donc de se frayer un sentier, à côté, dans les embarras de la forêt, et de trébucher sans cesse aux broussailles enchevêtrées sous la neige molle et profonde, avec son fardeau. Ainsi va-t-elle, des jours, des nuits, des mois. S’il lui faut, de nécessité, traverser les brisées communes, pour prendre l’autre côté, elle étendra des branches de sapin sous ses pas. Si, durant l’été, l’on arrive à une rivière, à un lac, la séquestrée ne peut trouver place dans l’embarcation. Deux canots sont reliés de front par des perches transversales; la femme s’assied sur ces perches, les pieds dans l’eau, sans toucher même les bords du canot, ni la main des hommes, pour se tenir. Quelle tombe au cours de la traversée, et qu’on ne puisse la repêcher, mieux vaudra sa mort que la malchance de tous.

Par une tempête furieuse, le Père Roure, vit lui arriver une jeune mère avec son enfant sur ce perchoir instable, entre les canots. A chaque plongeon de l’équipage dans les vagues, il croyait ne plus la voir reparaître. Comme il reprochait aux sauvages de s’être engagés sur la large baie, par ce temps:

—Il le fallait, répliquèrent-ils; un de nos enfants a entendu dans les feuilles le dénédjéré, l’ennemi; nous n’avions pour fuir que ce côté...

Eh bien! se figurera-t-on que les femmes indiennes, sachant les sévices que leur coûtera, chaque fois, l’honneur de la maternité, regardent comme le dernier opprobre de rester épouses sans enfants? Ce sentiment naturel, don du Créateur, qu’il n’y eut que les barbares civilisés à combattre, s’est surnaturalisé dans l’âme de la femme des bois, qui n’escompte sa récompense que d’après le nombre des élus qu’elle aura donnés au ciel. Les condamnées à l’épreuve d’Anna et de Sara sont inconsolables:

—Comment le bon Dieu va-t-il me recevoir, disent-elles, si je n’ai rien fait pour lui, si je ne puis lui montrer des dénés et lui dire: «De toi je les ai reçus, à toi je les rends. Prends-les pour remplacer les mauvais esprits qui t’ont désobéi, et que tu as jetés en enfer!»