Sainte-Thérèse du fort Norman est située à 520 kilomètres au nord du fort Simpson, distance qui marque le record des espaces entre les missions du Mackenzie.

Le petit fort Norman et sa petite mission catholique se sont donné une avenue et un décor des plus grandioses.

Pour les atteindre, le Mackenzie a rompu, depuis 80 kilomètres en aval du fort Simpson, trois bordées de montagnes que lui envoyaient les Rocheuses, comme pour barrer son cours. A l’est, il a coupé à pic les nombreux éperons poussés par les plateaux Laurentiens à la rencontre des Rocheuses. Dégagé, en vainqueur, de ces escarpes titanesques, il a refait sur une étape de 25 lieues, la majesté de son lit, reculant toujours ses rivages, jusqu’au fort Norman.

De la rive droite du Mackenzie, où il est situé, le fort Norman contemple, par delà la largeur du fleuve, et par-dessus les collines moutonnantes de l’ouest, les fines et blanches crêtes des montagnes Rocheuses elles-mêmes.

A un kilomètre en aval de la mission, une eau bleue et froide s’unit, refusant longtemps d’y mêler sa pureté, au boueux Mackenzie: c’est la rivière de l’Ours. Elle descend du Grand Lac de l’Ours, en longeant, sur sa droite, une chaîne de monts qui s’arrêtent brusquement à leur tour, au confluent, par un énorme Rocher-qui-trempe-à-l’eau.

Cette rivière de l’Ours, terreur permanente des missionnaires, dévale d’une hauteur de 200 pieds, sur ses 130 kilomètres de longueur. A un canot qui la descend en une demi-journée, il faut, pour la remonter, des semaines de luttes constantes avec ses flots. Dans certains de ses rapides, le voyageur doit s’arc-bouter sur des perches qu’il appuie aux écueils, assuré, s’il lâche prise, de se voir aussitôt saisi par les bouillons furieux et broyé contre les récifs...

Le Grand Lac de l’Ours, qui compterait 250 kilomètres du nord-est au sud-ouest, sur 230 du nord-ouest au sud-est, dépasse en superficie le Grand Lac des Esclaves.

L’exacte traduction de son nom sauvage, Sa-tcho-triè, serait: Lac du Grand Ours. Les Peaux-de-Lièvres racontent qu’un ours blanc polaire avait pénétré dans les bois qui bordent le lac. Un Indien, qui ne connaissait pas cet animal de grande force, lui décocha une flèche. L’ours blessé poursuivit le chasseur jusqu’au village peau-rouge et tua tous les habitants, à l’exception de quelques enfants.

La disposition des cinq baies—Keith, Smith, Dease, Mac-Tavish, Mac-Vicar—qui composent le Grand Lac de l’Ours, comme les lobes d’une astérie, et dont le regard d’un observateur, placé au point central, toucherait presque toutes les lointaines extrémités, suffit à indiquer l’enceinte de liberté qu’offre à tous les vents cette mer sans îles ni jetées.

Les eaux du Grand Lac de l’Ours, fournies par une quarantaine de rivières très pures, gardent une transparence de cristal sur leur conque granitique, et nourrissent, dans leurs profondeurs, des réserves fabuleuses de poisson. La truite saumonée y pèse de 15 à 60 livres; le hareng se jette par millions dans la rivière de l’Ours, unique décharge du Grand Lac. La fraîcheur constamment glaciale du lac et de la rivière bonifie encore ce poisson. La débâcle de la glace, épaisse de 2 à 4 mètres, ne s’effectue qu’à la mi-juillet, et des icebergs, que les chaleurs estivales ne parviennent jamais à fondre, errent sur le large jusqu’au regel général. Les bords du Lac de l’Ours, où les hivers, les aquilons, l’aridité semblent se coaliser pour entretenir la mort, deviennent, aux époques des passages du renne, des champs grouillants de vie. C’est pour attendre le nomade gibier qu’autour des grandes baies vont et viennent sans cesse les groupes extrêmes de toutes les tribus septentrionales: Plats-Côtés-de-Chiens, Esclaves, Peaux-de-Lièvres et Esquimaux.