—Eh bien! dit le père en se relevant, si tu le veux, nous retournerons. Je prendrai ma chapelle, à notre cache; et, si les vivres nous manquent en route, je dirai la messe une dernière fois, je te communierai, et nous mourrons ensemble. Dieu ne permettra pas que nos corps soient dévorés par les loups et les carcajous. Les Indiens les trouveront, en revenant au fort; ils les emporteront, en priant pour nos âmes, et les mettront dans le cimetière que j’ai béni, près de l’église.
—Oh! Père, répondit Alphonse, tu me fais le cœur fort, en parlant ainsi. C’est cela, retournons: les Flancs-de-Chiens sont trop loin maintenant.
Dans la nuit pleine d’étoiles, disant tout haut le chapelet, et suivis de Fido, ils reprirent leurs propres traces. N’ayant plus à hésiter, ils couraient plus qu’ils ne marchaient.
Aux premières heures du Dimanche de Pâques, ils atteignirent la cache.
Ils étaient si las qu’ils ne purent mordre dans le dernier morceau de la viande sèche, et qu’ils se contentèrent de manger l’une des deux chandelles de suif de renne apportées pour l’autel.
Après une courte prière, ils se roulèrent dans leurs couvertures:
—A ton réveil, murmura le père, tu tueras Fido, et nous le mangerons.
L’Indien s’endormit.
«—Pour moi, raconte le Père Ducot, le sommeil ne venait pas. Notre vraie situation apparut, dans toute son horreur, à mon esprit. Nous étions harassés, affamés, sans vivres, sans le moindre espoir d’un secours, à neuf ou dix journées de marche de la mission. La mort me sembla inévitable. Pour comble de peine, je me jugeai responsable d’avoir causé la perte de mon compagnon. A cette vue, je me sentis trembler de tous mes membres. Malgré mes efforts, mes genoux s’entrechoquaient violemment. Alors, je saisis ma croix d’Oblat, et, les lèvres contre les pieds de mon Jésus crucifié, je le suppliai, par l’amour de son Cœur, de nous venir en aide, d’écouter les Indiens de Bonne-Espérance, qui, en cette Semaine Sainte, le priaient pour le missionnaire de Sainte-Thérèse et pour ses enfants... Tout à coup je m’endormis, sans m’en apercevoir, et je ne m’éveillai que sous le grand soleil, au bruit de la hache de mon jeune homme, en train de faire du feu. Je venais de passer des heures délicieuses.
«—Père, faut-il le tuer, demanda Alphonse, en me voyant remuer?