Pour ceux qui connurent le Père Ducot, «à cheval sur les rubriques», comme jamais ne le fut chevalier missionnaire de ces contrées, si rebelles à telles chevauchées, ce récit sera d’une particulière saveur.
La ponctualité, la précision, l’exactitude marquèrent tous les actes, paroles et écrits du Père Ducot.
Ses sermons, pour cinquante, pour dix, pour un seul auditeur, étaient scrupuleusement rédigés, appris, et donnés avec une flamme!... non toutefois que l’élocution de source manquât à ce bon fils de Gascogne, mais à cause du respect qu’il avait pour la parole de Dieu.
Quoi de plus précis également que ces descriptions, relevées dans son journal de Sainte-Thérèse, et que le souffle d’un poète n’aurait qu’à toucher, pour les animer à l’infini?
Nous n’en citerons que deux:
4 février 1890.—Par 40 degrés centigrades de froid, nous venons d’admirer un halo de toute beauté. La pleine lune était entourée d’une auréole jaunâtre, plus pâle que la lune même et ayant deux fois et demie à peu près sa largeur. Puis, cette auréole était environnée d’un premier cercle, ayant presque la largeur de l’astre, et allant du jaune tendre au jaune foncé, de l’intérieur à l’extérieur. Ce cercle était entouré d’un deuxième, deux fois plus large que lui et d’une couleur verte uniforme. Un troisième cercle, de mêmes largeur et teintes que le premier, enfermait le tout. Cet effet de lune dura de 7 à 8 heures du soir.
21 novembre 1909.—Hier soir, vers dix heures, nous avons assisté à une magnifique aurore boréale. Deux jets immenses de lumière s’élancent de l’horizon, en sens opposés: l’un part du nord-ouest, l’autre de l’est-sud-est. Profondément inclinés sur l’horizon, vers le sud-ouest, ils s’avancent l’un vers l’autre. Ils se réunissent, se redressent au zénith. C’est un arc-en-ciel blanc magnifique, partageant le ciel en deux parties inégales. Aux extrémités, deux foyers se forment, s’élargissent, s’élèvent, et se précipitent l’un vers l’autre. La lumière s’étend, se dilate. Sa bande est trois fois, cinq fois, plus large qu’au début. On dirait une immense draperie diaphane aux festons serrés, diaprés, élastiques, suspendus, se balançant en l’air, et agités par un double vent impétueux, courant en sens inverse. Dans leurs mouvements, vifs comme l’éclair, ces festons se resserrent, s’allongent en dards flamboyants et acérés. On dirait que la terre va être foudroyée. Et tout cela, à peine quelques mètres au-dessus de notre maison. Je pensais même que les pointes en touchaient le faîte. Puis soudain cet arc se dissout, se fond; sa lumière s’épanche au nord-est et au sud-ouest, elle se déchire, elle monte ou descend sur tous les points du ciel. Bientôt la voûte céleste est jonchée de lambeaux de lumière. Une demi-heure s’écoule, tout à disparu. Les étoiles et la lune, tombant à son couchant, éclairent le ciel qu’aucun nuage ne ternit. Il faisait un froid de 35 degrés centigrades.
L’âme sensible du Père Ducot débordait de piété. On eût dit qu’il voyait Dieu dans ses méditations. Son attitude, alors, n’était plus de la terre. Le Frère Jean-Marie Beaudet, qui fut son compagnon, de 1886 à 1904, nous disait qu’en ces 18 ans, il ne l’avait jamais vu s’appuyer, ni s’asseoir, à la chapelle.