Sur ce, tous de se récrier et lamenter. Ces pauvres gens étaient découragés, et moi-même affligé de ce contretemps.
—Enfin, écoute, Père, me dit le chef: Toi, tu es le prêtre; et le prêtre c’est comme le bon Dieu: ce qu’il veut, il le peut. Si tu le veux bien, tu pourras nous faire contents, et célébrer pour nous une belle fête de la prière de la nuit, quoique ce ne soit pas encore le jour. Nous venons de loin; nous venons tous; nous ne venons que pour cela; pourquoi voudrais-tu nous résister davantage?
Que répondre à ces braves enfants? Je réfléchis un moment:
—Eh bien! puisque vous le désirez tant, c’est bien, vous serez satisfaits. Si je pouvais consulter le Pape, il me permettrait bien de devancer la fête. Je lui écrirai. Et maintenant, comme il est tard, retirez-vous; allez faire votre campement. Demain vous vous confesserez; et, demain soir, à minuit, nous célébrerons ensemble la prière de la nuit.
Aussitôt ces bons Indiens éclatent de joie, et se retirent en m’accablant de mercis.
Le lendemain, je parai de mon mieux notre petite chapelle, et j’entendis les confessions des chers Indiens, recommandant à chacun de se tenir recueilli jusqu’à la messe de minuit. En ce temps-là, ils n’avaient pas de montre, et pour eux neuf heures du soir et trois heures du matin c’était à peu près minuit. Je ne m’engageai donc pas trop en leur promettant une messe à minuit.
Il était à peine huit heures et demie, que le chef m’envoyait demander si l’heure de la messe était arrivée. Je congédiai les envoyés, en les assurant qu’on sonnerait la cloche, et qu’on ne commencerait pas la prière, avant que tous fussent arrivés. Néanmoins, plusieurs, craignant de manquer l’appel, couchèrent à la chapelle... Enfin l’heure arriva; je sonnai ma cloche et j’allumai les cierges (chandelles de suif) du sanctuaire. Bientôt tout mon monde fut réuni dans la grande salle, séparée du sanctuaire par un rideau. On tira le rideau: tous tombèrent à genoux, ébahis devant tant de lumières. L’autel en était couvert, la crédence aussi. Jamais on n’en avait tant vu dans notre petite chapelle: on en pouvait compter à peu près deux douzaines. C’était beau!
L’office commença. Ce fut d’abord un cantique de Noël: Il est né, le divin Enfant, en montagnais. Tout le monde chantait à pleins poumons. Puis, je prêchai sur la fête de Noël. Jamais je ne fus mieux écouté. Après le sermon, encore des cantiques, de plus en plus entraînants. Alors la grand’messe, une messe votive de l’Immaculée Conception. A la place du gloria j’entonnai un autre Noël. Idem au credo. A la communion, tous s’approchèrent de la sainte Table. Après la messe, bénédiction du Saint-Sacrement, et un dernier cantique. La prière de la nuit avait duré trois heures. Mes sauvages étaient ravis. Ce fut un beau jour pour eux, pour moi; et, j’ose l’espérer, le bon Dieu fut content de nous.
C’est ainsi que le 17 décembre, en plein Avent, je célébrai pour la première fois la fête de Noël, à la mission Sainte-Thérèse. Le soir, tous mes chers enfants s’éloignaient, heureux d’avoir eu leur prière de la nuit, mais le cœur gros de ne pouvoir rester plus longtemps, auprès de moi. Cependant le chef répétait:
—Ah! le prêtre, c’est comme le bon Dieu. Ce qu’il veut, il le peut!