—J’ai ouï dire par nos anciens que plusieurs se sont sauvé la vie en mangeant la chair de leurs enfants: pourquoi n’aurais-je pas fait comme eux, puisqu’il y allait de ma vie?[61]
Ces malheureux ne savent pas ce qu’est le mariage. Ils prennent une femme et l’abandonnent ensuite. Ici les femmes se glorifient du nombre de leurs maris. On comprend dès lors les difficultés que nous avons à vaincre. Comment prêcher une religion de pureté et d’amour à une peuplade soumise à des habitudes de ce genre, qui ont force de loi par une prescription de plusieurs siècles?
L’épreuve, voix sévère de la miséricorde de Dieu, vint plusieurs fois à l’aide du missionnaire: ce furent les famines, toujours favorisées, à Good-Hope, par la nuit de l’hiver qui empêche les grandes chasses; ce furent les épidémies périodiques, qui hâtent les funérailles des nations Peaux-Rouges.
En 1874, comme la tribu semblait définitivement conquise, un schisme se déclara. Le Père Séguin mit longtemps à découvrir la cause des agissements étranges du groupe révolté: abstention de la messe, affectation de travailler le dimanche, blasphème, etc...
Je pensais que tu connaissais cela, lui dit enfin une sauvagesse. Quand les barges sont revenues ici du Portage la Loche, les hommes ont dit qu’ils avaient vu un sauvage qui était mort l’année d’avant, et qui se trouvait ressuscité. Ce revenant leur a appris qu’il avait passé l’hiver avec le bon Dieu, et que le bon Dieu l’avait renvoyé sur la terre, pour faire savoir aux autres sauvages que lui, le bon Dieu, était fatigué de l’ouvrage que les prêtres lui donnaient; qu’il n’avait même plus le temps d’allumer sa pipe un petit brin, ni de dormir; que c’était un péché de ne pas travailler le dimanche; que quand les prêtres disaient la messe pendant la nuit, le ciel devenait tout noir et que le bon Dieu n’était pas content...
Bêtise humaine! Que de formes a-t-elle su revêtir, depuis «l’aurore du monde, où elle fut inventée», jusqu’à nos Peaux-de-Lièvres!
Heureusement que cette fois le courant de bon sens, créé par la religion, éteignit bientôt l’exaltation des illuminés, et qu’ils revinrent à la simplicité de la foi.
Ce fut le dernier fléchissement du côté du paganisme.
Quelques années après, lorsque le Père Ducot arriva, il était ravi de voir «tous les sauvages assister à la messe quotidienne, et prier comme des religieux».
En 1894, la ferveur se maintenait. Le Père Séguin le reconnaissait lui-même: