Jusqu’à présent (7 février), nous avons eu un hiver bien rigoureux. Le thermomètre centigrade s’est tenu en dessous de 50 degrés de froid, pendant une semaine; durant deux jours, il est descendu à 56 degrés. Malgré ce froid intense, les sauvages campés autour n’ont pas discontinué de venir chaque jour à la messe, et d’assister, le soir, à l’exercice du mois de la Sainte-Enfance... Le vendredi, si le poisson manque c’est le jour de jeûne pour ces chers fidèles: ils ne mangent pas une bouchée de toute la journée. Je les scandalise chaque fois que je leur dis que, quand ils n’ont point de poisson, ils peuvent manger de la viande:
—Nous savons que ce n’est pas un péché, disent-ils, mais nous aimons mieux jeûner pour faire pénitence.
Pourquoi le Père Séguin, comme tant d’autres prêtres de l’époque, eut-il à respirer, dans sa jeunesse, les dernières émanations de l’atmosphère janséniste, qui glaça l’Europe, au siècle passé! Son respect de la sainte Eucharistie, ainsi entendu, lui faisait considérer comme la récompense seulement de la vertu le sacrement de force qui est premièrement le moyen de l’acquérir. Il tremblait d’ouvrir le tabernacle à ses enfants, avant leur mariage. Rien ne put le décider à plus de libéralité. Dieu n’avait pas encore suscité Pie X.
Cependant les longues nuits de Good-Hope, les veillées aux lueurs de l’âtre ou à la chandelle de suif, les miroitements du soleil sur la neige du printemps achevèrent l’action funeste de la «fumée aux maringouins», sur les yeux du missionnaire: il devint presque aveugle.
En 1901, ses supérieurs lui proposèrent d’aller en France consulter les docteurs.
Les Peaux-de-Lièvres l’accompagnèrent au bateau, avec les démonstrations de douleur que saint Paul reçut de ses néophytes d’Ephèse. Il leur promit de revenir aussitôt que l’opération serait faite et de mourir parmi eux, comme le Père Grollier.
Les médecins ne devaient pas le guérir. Il s’adressa au Sacré-Cœur de Paray-le-Monial, à Notre-Dame de Lourdes. Mais sa couronne était achevée. Il s’endormit du sommeil du juste, le 11 décembre 1902, près de sa sœur bien-aimée et d’une filleule dévouée, toutes deux bienfaitrices de ses missions. Il était né le 27 novembre 1833.
Cette année de souffrance et d’exil, loin de son «chez nous»—Good-Hope, voulait-il dire—fut une prédication pour Ennezat et pour le clergé de la région qui le visitait. Ne pouvant plus prêcher en peau-de-lièvre, il redoublait ses deux autres fonctions de missionnaire: prier et se mortifier.
Mlle Séguin lui avait préparé un lit bien doux. Il n’y reposait pas.
—Pourquoi? lui demanda-t-elle.