Mère et grand’mère de beaucoup, Cécile le fut, au vrai, selon la nature. Elle devint la mère de tous dans la foi et dans l’abolition du paganisme.
Née on ne sait quand, instruite par Madame Gaudet, bien avant 1860, elle désirait depuis longtemps et travaillait à faire désirer l’arrivée du missionnaire, lorsque le Père Grollier la baptisa. Chefferesse reconnue, telle la bonne femme Houle du fort des Liards, elle eut pour sujets les Loucheux du Mackenzie—ainsi désignait-on les Indiens du confluent de la Rivière Rouge Arctique et du fleuve Mackenzie pour les distinguer de ceux de la rivière Peel (fort Mac-Pherson). Enorme de carrure, d’un port altier, franche figure, orateur au verbe cinglant, elle entraînait à la conviction et à l’action, tant par la menace de son poing que par le procédé de l’affirmation, secret et force de l’éloquence, qu’elle maniait irrésistiblement. Tout pliait devant ses discours. Avant qu’elle eût enseigné la langue loucheuse au Père Séguin, elle traduisait à l’assemblée les sermons qu’il prononçait en peau-de-lièvre. Possédant par cœur le catéchisme que le missionnaire lui avait composé, et appuyée sur cette doctrine, elle prêchait d’elle-même; elle tranchait les cas de conscience. «Cécile l’a dit!» était le Roma locuta est de toutes les discussions et finissait toutes les causes.
Très âgée, elle apprend qu’un de ses petits-fils, gaillard superbe et chef du fort Mac-Pherson, incline à se laisser séduire par le ministre. Elle va à lui:
—Comment, toi, un de mes enfants, tu abandonnerais la foi catholique! Entends-le bien: tant que Cécile sera capable de tenir un bâton, pas un de ses Loucheux ne deviendra apostat!
En même temps, elle lui assène trois coups de gourdin sur la tête. Le chef crie grâce, et promet d’être sage.
Devenue aveugle de vieillesse et presque paralysée, il y avait une dizaine d’années qu’elle ne vivait plus que d’aumônes, lorsqu’une disette générale dispersa les Loucheux dans les bois. Il ne resta avec Cécile que Marguerite, sa sœur, aveugle elle-même, mais qui, pouvant encore marcher, allait à tâtons ramasser des branches pour le foyer. Puis Marguerite mourut, et Cécile se trouva seule. Le Père Giroux lui portait souvent la sainte communion, et il lui envoyait tous les secours en son pouvoir. Un matin de septembre 1892, on la trouva morte dans sa loge. Son corps était raidi, dans des haillons qu’un Benoît Labre n’aurait pu porter. L’une des mains étreignait encore le chapelet que la pieuse centenaire avait usé, à force de l’égrener, jour et nuit, depuis toujours. La bonté envers tous, l’amour de Dieu résigné dans la souffrance avaient été les grandes vertus de Cécile, et l’empreinte en demeurait glacée sur ses traits, dans un demi-sourire.
A côté de la défunte, remuait, grise de vermine, une chemise de flanelle, dont elle s’était débarrassée, n’en pouvant plus d’être dévorée. Cette chemise était celle de Mgr Clut. L’évêque missionnaire, à son dernier passage, s’en était dépouillé lui-même pour la donner à Cécile, qu’il avait vue dénuée de tout.
«Ainsi mourut, dit le Père Giroux, cette chrétienne qui avait tant fait et tant souffert pour la foi, belle âme pure sur laquelle on ne pouvait trouver l’ombre d’une faute.»
Les Loucheux, longtemps ravagés par les épidémies, les famines, semblent enfin, grâce aux secours de la Propagation de la Foi et à l’assistance de toutes les charités, grâce aussi aux pratiques de l’hygiène que parviennent enfin à leur faire adopter les missionnaires, pouvoir résister encore, en dépit de leur petit nombre, à la destruction qui les menace.
Qu’ils vivent, ces pauvres, sur leurs grèves désolées, où viennent mourir les longues respirations de la marée polaire!