—Et toi, priant anglais, voyons, est-ce que tu as eu une mère?
—Si j’ai eu une mère, balbutie le prédicant surpris; mais comme tous les hommes, comme toi!
—Eh bien, répond l’Indien, tu as dû l’aimer ta mère, comme j’ai aimé la mienne: et tu as bien fait. Et tu voudrais que Jésus n’aimât pas sa mère, Marie! Et tu me dis qu’il n’est pas content si je parle avec respect à sa mère! Dans notre religion, nous ne séparons pas Jésus de sa mère. Nous prions Jésus d’abord, et Marie ensuite.
Evangélisés, les Cris devinrent, quoique plus lentement que les Dénés, d’aussi bons chrétiens[71]. L’apathie sauvage, l’indifférence, l’insouciance du lendemain temporel, et même éternel, retiennent, il est vrai, la masse dans une lourdeur d’élan quelquefois décourageante; mais beaucoup de tribus, dans les bois surtout, se sont rencontrées qui ne l’eussent cédé ni aux Montagnais, ni aux Plats-Côtés-de-Chiens, ni aux Loucheux, en esprit de prière et en vertu. Même chez les moins fervents des Cris, la réflexion, la «logique de la foi» inspirera souvent des paroles de prévoyance et des actes de fermeté qu’on ne trouverait pas chez les Dénés.
On eut de cette prévoyance et de cette fermeté, puissantes à aider l’œuvre du missionnaire, une démonstration inattendue, en 1899, lors du traité, contrat que le gouvernement canadien proposa aux Indiens de l’Athabaska et de la rivière de la Paix. Demande leur était faite de céder les terres qui leur appartenaient, à titre de premiers occupants, à la Puissance du Canada, afin qu’on pût en disposer en faveur des colons, qui allaient affluer en ces régions. En retour, le gouvernement laissait aux Peaux-Rouges de spacieuses réserves inaliénables, avec des droits perpétuels de chasse et de pêche, versait une modique somme annuelle à chacun, garantissait certains secours, et promettait des écoles.
C’est sur cette question de l’école, si peu intéressante, croyait-on, pour ces hommes des bois et de la liberté, que les Cris du Petit Lac des Esclaves, les premiers abordés par la commission gouvernementale, l’été 1899, montrèrent leur foi pratique.
En présence de l’assemblée plénière des sauvages, des prêtres et des ministres protestants, venus pour soutenir leurs ouailles respectives, «le gouvernement, raconte Mgr Grouard, déclare d’une manière générale et vague que des écoles seront construites et des maîtres envoyés pour instruire les enfants. Alors un des conseillers, frère du chef Indien, se lève et prend la parole:
—Nous aussi, dit-il, nous désirons que nos enfants soient instruits, mais encore faut-il savoir quel genre d’instituteurs le gouvernement veut nous donner. Prétend-il nous imposer ceux qui lui plaisent, ou bien voudra-t-il tenir compte de nos sentiments?